Comme dernier exemple, je cite un rêve d’un caractère différent, qui m’arriva en 1820.
Le rêve commença par une musique que j’entends aujourd’hui souvent dans mes songes ; une harmonie qui semble m’annoncer ce qui doit m’arriver : c’est comme l’ouverture de Coronation Anthem, une marche vigoureuse, le bruit d’une armée immense. Je croyais être au matin d’un jour mémorable ; un jour de crise et d’espérance pour le genre humain, affligé alors d’un malheur mystérieux et se débattant contre quelque terrible extrémité. Quelque part, je ne sais où ; d’une sorte, je ne sais laquelle ; entre des gens, je ne sais qui, il y avait un combat, une lutte, une agonie, qui se déroulait comme un grand drame ou comme un grand morceau de musique ; et j’y prenais une telle part qu’il m’était insupportable de n’en connaître ni la place, ni la nature, ni l’issue probable ; et comme, dans de semblables visions, nous nous faisons ordinairement le centre de tous les mouvements qui se passent autour de nous, j’avais le pouvoir d’éclaircir mes doutes en me levant, et cependant je m’en sentais incapable, car le poids de vingt montagnes pesait sur moi, en punition d’un crime que je ne pouvais jamais expier. Alors, comme un chœur qui se rapproche, l’action augmentait de force ; un grand intérêt se décidait ; une cause plus grande que jamais épée n’en avait plaidé, trompette n’en avait proclamé. Venaient les alarmes, les froissements de la mêlée, les trépignements de pieds d’innombrables fuyards, je ne savais s’ils étaient du bon ou du mauvais parti ; les ténèbres et les lumières, la tempête et les faces humaines, et enfin, lorsque tout était perdu, des figures de femmes avec des visages dont la vue valait pour moi le monde entier, et qui ne restaient qu’un moment : elles se serraient la main ; c’étaient des adieux déchirants, et puis, adieu pour jamais ! et avec un soupir, semblable à celui que poussaient les abîmes de l’enfer, lorsque Proserpine prononçait le nom maudit de mort, le son était répété : — Adieu pour jamais ! et encore et encore répété : — Adieu pour jamais !
Et je m’éveillai dans des convulsions ; et je criai tout haut : « Je ne veux plus dormir. »
Mais il est temps de terminer un récit qui s’est déjà trop étendu. L’intérêt du lecteur s’attache à l’opium, non au mangeur d’opium. Il lui suffira de savoir qu’il vint un moment où je vis que j’allais mourir si je continuais. Je ne puis dire combien j’en prenais alors. La quantité des doses variait de cinquante ou soixante grains à cent cinquante par jour. Je la réduisis d’abord à quarante, puis à trente, puis enfin à vingt-quatre grains. Mais qu’on ne croie pas mes souffrances terminées. Je passai quatre mois à me débattre, à crier, à me promener, à m’agiter sans pouvoir fermer l’œil. Telle est la morale de l’histoire que j’ai promise au lecteur dans mon avant-propos. Mes rêves ne sont pas parfaitement tranquilles ; mon sommeil est encore tumultueux, et, comme les portes du paradis de Milton (après le péché du premier homme),
Armé de bras vengeurs et de faces hideuses.
FIN DU MANGEUR D’OPIUM
NOTE
Il est difficile de déterminer la part de collaboration d’Alfred de Musset dans l’Anglais mangeur d’opium.