Hân-wen est rempli d'étonnement. Il examine attentivement le jeune homme, et le relevant avec bonté: «Sage lettré, lui dit-il en souriant, vous vous trompez.
—Je ne me trompe point, lui répondit Mong-kiao.» Il lui raconta alors qu'ayant été l'objet des railleries de ses camarades d'école, il était venu s'en plaindre à sa tante, qui lui avait appris l'histoire de ses parents. «A force de pleurer et de gémir en songeant à mon père et à ma mère, ajouta-t-il, je tombai malade. A peine fus-je guéri que je me livrai à l'étude avec ardeur, et j'obtins bientôt le titre Kiaï-youân[64]. J'allai à la capitale afin de concourir pour le doctorat, et grâce à la bienveillance de l'empereur, je reçus le titre de Tchoang-youân[65]. Sa Majesté a mis le comble à ses bienfaits en accordant des honneurs à mon père et à ma mère. Comme je passais par Tchîn-kiang, je suis venu au couvent de la Montagne-d'Or pour rendre visite à mon père, le ramener avec moi dans la ville de Tsiên-tang, et lui procurer une existence honorable, afin de remplir autant qu'il est en moi les devoirs de la piété filiale.»
En entendant ces paroles, Hân-wen éprouva en même temps un sentiment de douleur et de joie. «Mon enfant, s'écria-t-il, d'après votre récit, je reconnais que je suis votre père. Je suis heureux de voir que le ciel a daigné prendre pitié de vous, en permettant que votre nom fût inscrit sur la liste d'or[66]. Mais, hélas! votre mère a été ensevelie sous la pagode de Louï-pong! Cette pensée me poursuit et me tourmente jour et nuit.» Il dit, et ses yeux se baignèrent de larmes.
«Mon père, lui dit Mong-kiao en pleurant, cessez de vous abandonner ainsi à la douleur. J'ai obtenu des honneurs pour ma mère, et je vais lui offrir un sacrifice à la pagode. J'ose espérer que vous voudrez bien descendre de la montagne et accompagner votre fils.
—Mon enfant, lui répond Hân-wen, votre père a embrassé la vie religieuse; il désirerait ne point fouler de nouveau la poussière d'un monde corrompu. Cependant, touché de votre piété filiale et de vos instantes prières, je consens à aller avec vous offrir un sacrifice à votre mère. Je reviendrai ensuite sur la Montagne-d'Or.» Le docteur fut transporté de joie.
Tous les religieux du couvent, ayant appris que Mong-kiao était le Tchoang-youân[67] de la nouvelle promotion, et que Tao-tsong était son père, ils furent remplis d'étonnement et de joie. Ils mettent à la hâte leur tunique et leur bonnet, et accourent en foule dans la salle du couvent.
«Seigneur, disent-ils à Mong-kiao en se prosternant à ses pieds, nous ignorions que son Excellence le Tchoang-youân avait daigné visiter notre obscur couvent. Nous avons manqué de venir le recevoir et lui rendre hommage; nous méritons la mort! nous méritons la mort!»
Le docteur les releva l'un après l'autre. «Mes pères, leur dit-il en souriant, pourquoi tenir un tel langage? Vous avez daigné accueillir Hân-wen dans votre précieux couvent; cet humble lettré en conservera une reconnaissance éternelle.
—Mes frères, leur dit à son tour Hân-wen, je ne puis souffrir que vous vous abaissiez ainsi devant mon fils.»
Les religieux étaient transportés de joie, et ne pouvaient se lasser de louer et d'exalter les talents du Tchoang-youân.