Quand le repas fut terminé, M. Wou alla dans son cabinet, prit dix onces d'argent, et se rendit avec Hân-wen à la poste de Siu-kiang. Dès qu'il eut aperçu le directeur: «Je ne vous cacherai point la vérité, lui dit-il; M. Hân-wen, que voici, est mon parent: j'ai été touché de compassion en le voyant condamné dans un âge si tendre. Je désire prier votre seigneurie d'effacer sa faute, et de me le laisser emmener chez moi. J'ose espérer que vous voudrez bien accepter un faible cadeau.»
A ces mots il tira l'argent de sa manche et le présenta au magistrat. Celui-ci reçut avec empressement les dix onces; il laissa apercevoir sur son visage la joie dont il était rempli, et fit un signe affirmatif.
M. Wou rédigea à la hâte une caution et la présenta au directeur; ensuite il ramena Hân-wen chez lui.
Depuis ce jour, Hân-wen s'établit dans la boutique de M. Wou, où il continua d'étudier la pharmacie.
Revenons maintenant aux deux fées. Quand les gendarmes étaient venus pour les prendre, elles avaient fait un tour de magie, et s'étaient rendues invisibles. Dès qu'ils furent partis, elles revinrent dans leur jardin.
Blanche prit la parole, et s'adressant à la petite Bleue: «Tu sais, lui dit-elle, que nous avons formé un projet de mariage avec M. Hân-wen. J'ai manqué un instant de prudence, lorsque, touchée de sa détresse, je lui ai donné une somme d'argent qui avait été enlevée dans le trésor. Je suis cause que le magistrat lui a fait subir au tribunal un châtiment rigoureux. Maintenant il est exilé à Kou-sou, à une grande distance d'ici; et ainsi nous manquons un établissement qui intéresse notre vie entière.
—Pourquoi vous inquiéter à ce sujet? reprit la petite Bleue. Puisque M. Hân-wen est exilé à Kou-sou, tournons-nous d'un autre côté; croyez-vous que nous manquerons de trouver un autre époux doué d'esprit et de beauté?
—Tu ne sais ce que tu dis, lui répondit Blanche; ce n'est pas qu'il n'y ait ailleurs d'autres époux doués d'esprit et de beauté; mais j'ai reçu de lui des bienfaits sans lui en avoir témoigné ma reconnaissance; en second lieu, nous avons juré de l'épouser, et il ne nous convient pas de nous attacher à un autre homme. Au reste, s'il est exilé dans une contrée étrangère, c'est nous qui l'avons plongé dans ce malheur. J'ai l'intention d'aller le trouver avec toi. Va d'abord prendre sur les lieux d'exactes informations, et voir dans quelle partie de Sou-tcheou il se trouve maintenant; tu viendras promptement me rendre réponse.»
La petite Bleue obéit, et monte sur un nuage qui la transporte en un clin d'œil à Kou-sou. Après qu'elle a pris les informations nécessaires, elle détourne son char vaporeux et arrive aussi prompte que l'éclair dans le jardin fleuri de Kieou-wang. «Madame, s'écria-t-elle en apercevant Blanche, bonnes nouvelles! Votre servante est allée à Kou-sou pour obtenir des nouvelles de Hân-wen. Il est maintenant employé dans la pharmacie de M. Wou qui habite la rue de Wou-kia. Nous ferions bien d'aller le chercher aujourd'hui.»
A ces mots, Blanche est transportée de joie. Les deux fées montent aussitôt sur un nuage enchanté, et, en un instant, elles arrivent dans un lieu retiré de Kou-sou. Elles descendent du nuage, se rendent ensemble dans la rue de Wou-kia, et voient Hân-wen qui était assis dans la boutique. La petite Bleue s'avance et l'appelle par son nom de famille.