Hân-wen ayant levé la tête, reconnaît Blanche et la petite Bleue, et il éprouve à la fois un sentiment de surprise et de colère. «Méchantes Fées, leur dit-il, ni dans la vie passée, ni dans la vie présente, je n'ai excité votre haine et votre vengeance; et pourtant vous êtes cause que j'ai enduré, au tribunal, les plus cruelles tortures, et que je suis exilé loin de mes parents. Quel motifs vous a engagées à venir me chercher ici?»
Les deux Fées sont confondues de ces injures, et deviennent rouges de honte.
«Monsieur, lui dit Blanche, ce qui vous est arrivé est le résultat d'une erreur involontaire. Mais comme je vous ai donné une promesse irrévocable, et que je pense aux sentiments qui doivent animer des époux, j'ai traversé la distance prodigieuse qui me séparait de vous, et je suis venue ici à travers mille dangers. Pouvais-je m'attendre à vous trouver aussi froid et aussi indifférent, et à recevoir de votre part d'aussi cruelles injures? Si j'étais une Fée, comme vous m'en accusez, croyez-vous que je n'aurais pas pu trouver dans le monde, un autre époux doué d'une rare beauté? Croyez-vous que j'aurais voulu essuyer tant de fatigues pour venir exprès vous chercher ici?»
Les personnes qui se trouvaient près de Hân-wen témoignèrent leur étonnement, en voyant en lui tant de froideur et de dureté.
M. Wou, ayant entendu qu'on se disputait vivement devant sa boutique, sortit avec précipitation. Il vit deux jeunes filles parfaitement belles qui se querellaient avec Hân-wen. Soudain il s'approche d'elles: «Mesdemoiselles, leur dit-il, veuillez entrer dans ma maison, et dites à votre vieux serviteur quelle affaire vous amène ici; il ne convient pas à des personnes bien nées, de se disputer de la sorte au milieu de la rue.»
A ces mots, Blanche se hâte d'entrer dans le vestibule avec la petite Bleue, en faisant plusieurs salutations.
M. Wou répondit à leur politesse. «Ma femme, cria-t-il à haute voix, viens recevoir ces demoiselles et leur tenir compagnie avec moi. Mesdemoiselles, ajouta-t-il quand elles furent assises, j'oserai vous demander quel est le noble pays que vous habitez, votre célèbre nom de famille et votre illustre surnom? Votre honoré père, votre respectable mère, sont-ils encore du monde? Quel est votre degré de parenté avec M. Hân-wen? Quel motif vous a conduites vers mon humble boutique? Pourquoi vous disputiez-vous avec lui? J'ose espérer que vous voudrez bien satisfaire ma juste curiosité.
—Monsieur et madame, répondit Blanche les yeux baignés de larmes, daignez prêter l'oreille à mon récit. Votre servante habite la ville de Tsien-tang, qui dépend de Hang-tcheou, dans la province de Tché-kiang. Pé-ing, mon père, avait la charge de gouverneur général des frontières; Lieou-chi, ma mère, avait reçu des lettres de noblesse de l'empereur. Je n'ai point de frères. Mes parents n'eurent point d'autre enfant que votre servante, à qui ils donnèrent le surnom de Tchîn-niang; j'ai maintenant dix-sept ans. Ma suivante que voici s'appelle la petite Bleue. Votre servante a une malheureuse destinée! Mon père et ma mère ont quitté la vie l'un après l'autre, et il ne me reste au monde aucune espèce de parents. Voyant l'époque appelée Tsing-ming, j'étais allée sur la montagne avec la petite Bleue, pour déposer des offrandes funèbres sur les tombes de mon père et de ma mère; mais je fus assaillie par une pluie d'orage, et je montai sur un bateau où se trouvait M. Hân-wen, qui eut l'obligeance de me prêter son parapluie pour m'en retourner chez moi. Le lendemain, comme il était venu lui-même chercher son parapluie, je le retins un instant, et lui offris une modeste collation. Tout en mangeant, je lui demandai des détails sur sa famille; et me voyant sans parents, sans amis, je formai avec lui un projet de mariage: c'était son beau-frère, Ki-kong-fou, qui devait présider à notre union. Votre servante fut touchée de le voir sans fortune, mais elle n'aurait pas dû lui donner, pour subvenir aux dépenses des noces, deux lingots d'argent qui provenaient de l'héritage de son père. Tout à coup on commit un vol dans le trésor de la ville. Le mari de sa sœur alla le dénoncer injustement, et, à force de tortures, on lui arracha l'aveu du crime qui lui était imputé. Le gouverneur lança contre moi un mandat d'amener, et envoya des gendarmes pour me prendre. Heureusement que mes voisins m'avertirent à temps avec ma servante; et, pour leur échapper, nous fûmes obligées de nous enfuir dans une autre maison. Le gouverneur n'ayant pu se saisir de nous, mit Hân-wen en jugement et l'exila dans ce pays. Comme votre servante met au-dessus de tout, son honneur et sa réputation[20], elle a juré qu'elle n'aurait pas d'autre époux que lui. C'est pourquoi elle a franchi avec sa servante une distance de mille lis, et elle est venue ici, à travers les plus grands dangers, espérant de voir accomplir cette union. Je ne pensais pas que M. Hân-wen me montrerait tant d'indifférence, et que, loin de me reconnaître pour son épouse, il concevrait les soupçons les plus injurieux et qu'il me traiterait de Fée! C'en est fait; et puisqu'il ne daigne pas me recevoir, je n'oserai plus retourner dans mon pays natal; j'aime mieux m'ôter la vie et m'en aller dans l'autre monde.»
Elle dit; et se levant avec précipitation, elle se penche en avant, comme pour se briser la tête contre les degrés de pierre. M. Wou et sa femme sont effrayés de cette fatale résolution; madame Wou se précipite vers elle, et la saisit dans ses bras.
«Mademoiselle, lui dit M. Wou, pourquoi faire si peu de cas de la vie? Je me charge de ce mariage, et je vous promets de vous unir tous les deux.»