Mais revenons à M. Wou. Un jour qu'il était tranquillement assis dans sa boutique, il se mit à songer en lui-même. «J'ai cru faire une fort belle chose, se dit-il, en engageant Hân-wen à se marier. Mais il n'est plus seul, comme auparavant, et voilà que sa maison se compose déjà de trois personnes. Il faut que je m'occupe de son avenir, afin de le préserver lui et les siens des rigueurs de la misère.»

Dès que son plan est arrêté, il se lève, sort de sa boutique, et va à la maison de Hân-wen, qui le reçoit dans le vestibule, et le fait asseoir.

«Monsieur Hân-wen, lui dit Wou, comme je n'avais aujourd'hui aucune affaire pressante, je me suis occupé à faire des projets pour vous. Je songe que maintenant votre maison se compose de trois personnes; ce n'est plus comme lorsque vous étiez seul. Si vous ne cherchez pas à former un établissement, comment pourrez-vous subvenir aux besoins de tous les jours? Les anciens disaient: «Il vaut mieux économiser un denier chaque jour que de posséder mille onces d'argent.» Si je songeais à vous faire embrasser un autre genre de commerce que celui dans lequel vous êtes versé, vous auriez de la peine à y gagner de quoi vivre; vous connaissez la pharmacie, et c'est la seule profession qui vous offre des chances de succès. Ainsi je vous engage à établir une petite pharmacie dans cet endroit même; vous pourrez vous tirer d'affaire. Si vous avez besoin de fonds, je vous ouvrirai volontiers ma bourse pour vous aider.

—Monsieur, lui dit Hân-wen tout rempli de joie, vous m'avez déjà comblé de nombreux bienfaits; comment pourrai-je vous témoigner ma reconnaissance?

—Cela n'est rien, lui répondit M. Wou; je veux seulement vous montrer l'intérêt que je vous porte; pourquoi parler de reconnaissance!»

A ces mots il se lève, et prend congé de Hân-wen.

Hân-wen le reconduisit en-dehors de la porte, et revint auprès de Blanche, à qui il fit part de cette conversation. Nous n'avons pas besoin de dire que ces offres de services les comblèrent tous deux de joie. La nuit se passa sans qu'il en fût question.

Le lendemain matin M. Wou se leva de bonne heure, et leur envoya un domestique qui leur remit cent onces d'argent.

Hân-wen fut ravi de ce riche cadeau; il reçut cette somme avec empressement, et alla la présenter à Blanche. Ensuite il fit décorer avec élégance le devant de sa maison, et choisit un jour heureux dans l'almanach pour ouvrir sa boutique de pharmacien. Il fit peindre sur son enseigne les mots Pao-ngan-tang, c'est-à-dire le magasin de la santé, et loua un employé intelligent, nommé Tao-jin, pour l'aider dans son commerce. Bientôt un mois s'était écoulé sans que Hân-wen vît le moindre signe de succès. Il est agité d'inquiétude. «Chère épouse, dit-il à Blanche, il y aura tout à l'heure un mois que nous avons ouvert cette boutique, et, vous le voyez, notre commerce est aussi nul que le premier jour. Comment faire?

—N'ayez aucune inquiétude, lui dit Blanche. Dès mon enfance, j'accompagnais mon père dans son bureau, lorsqu'il était inspecteur général des frontières. Un jour, comme j'étais à m'amuser dans le jardin, tout à coup la vénérable déesse du mont Li-chan descendit du milieu des airs, et s'approchant de moi, elle me dit que j'étais destinée à acquérir la science des dieux, et m'ordonna de la saluer comme sa maîtresse. Je possède, ajouta Blanche, une puissance surnaturelle qui me permet de connaître le passé et le futur: je puis chasser les mauvais esprits et guérir toutes les maladies. Demain matin, mettez une enseigne de médecin; si l'on vient vous consulter je saurai d'avance la maladie de vos clients, et je vous promets de les guérir sur-le-champ en les touchant seulement du bout de mon doigt. Ne craignez plus de manquer d'argent pour subvenir aux besoins de votre maison.»