—Petite Bleue, lui répondit Blanche en soupirant, j'ai failli perdre la vie pour aller chercher cette plante d'immortalité.» Elle lui raconta alors qu'étant allée près du lac Yao-tchi pour dérober une parcelle d'ambroisie, elle avait rencontré un jeune dieu à tête de singe blanc qui gardait la grotte, et l'avait empêchée d'entrer. «Je fus obligée, ajouta-t-elle, de lui avouer la vérité. Il voulait se saisir de moi, et me conduire dans la grotte, devant la déesse Ching-mou. Pour me débarrasser de lui, je lui lançai à la figure une perle précieuse, et je lui fis une profonde blessure. Mais la déesse Ching-mou m'enveloppa dans un vaste filet, et voulait me couper la tête. Heureusement que le dieu Kouân-în vola à mon secours, et supplia Ching-mou de me laisser la vie. Ce n'est pas tout: le même dieu m'engagea à aller sur la montagne de Tsé-weï, auprès du dieu du pôle austral, pour lui demander une branche de la plante divine qui a le pouvoir de rappeler à la vie. J'allai donc au palais du pôle austral. Le dieu qui l'habitait eut pitié de moi, et m'accorda une branche de la plante d'immortalité. Je le remerciai de cette faveur signalée; mais comme je m'en revenais, je rencontrai en chemin un jeune dieu à tête de cigogne qui me poursuivit avec acharnement. Je poussai un cri d'effroi et je tombai sans vie au pied de la montagne. Il s'élança après moi d'un vol impétueux, et se préparait à me déchirer à coups de bec; mais un jeune dieu à tête de loriot blanc accourut par l'ordre de Fo (Bouddha), qui habite la mer du Midi; il arrêta la fureur du dieu à tête de cigogne, et me délivra de la mort. Si le dieu à tête de loriot blanc ne m'eût communiqué son souffle divin, comment aurais-je pu revenir à la vie? J'ai bravé mille morts pour aller chercher cette plante divine. Hâte-toi de la faire bouillir avec le plus grand soin, afin de ressusciter mon époux.»
En entendant ces paroles, la petite Bleue restait pensive et silencieuse, et se tenait, sans bouger, à côté de sa maîtresse.
Blanche est transportée de colère. «Misérable! s'écria-t-elle, je me suis exposée à mille dangers à cause de mon époux, j'ai bravé même la mort pour obtenir cette plante; et lorsque je t'ordonne d'aller la faire bouillir, afin de le rappeler à la vie, tu restes dans une froide indifférence! Il faut que tu aies les entrailles d'une bête féroce!
—Madame, répondit la petite Bleue, vous connaissez mal le fond de mon cœur. Si je ne vais pas faire bouillir cette plante, ce n'est point que j'aie les entrailles d'une bête féroce. Naguères, pour avoir bu du vin mêlé de soufre mâle, vous avez laissé voir votre première forme, et vous avez fait mourir votre époux de peur. Si je fais bouillir maintenant cette plante, et que vous le rappeliez à la vie, il ne manquera pas de dire que nous sommes des fées, et quand vous auriez mille bouches et mille langues, il vous serait impossible de vous laver de ce reproche et de le réduire au silence. Voilà ce qui me rend si lente à vous obéir; voilà ce qui m'empêche de faire bouillir cette plante divine. Il faut, madame, que vous imaginiez quelque stratagème merveilleux pour tromper votre époux et dissiper ses doutes.»
Blanche est ébranlée par les paroles de la petite Bleue, et reste quelque temps en silence. Puis elle relève la tête d'un air épanoui. «Petite Bleue, s'écria-t-elle, j'ai un moyen excellent.» Soudain elle ouvre un coffre, et en tire une écharpe de soie blanche. Elle la prend dans sa main, murmure quelques paroles magiques, et souffle dessus en criant: pien! (change!)
A ces mots, l'écharpe de soie se change en une Couleuvre blanche. La Fée saisit une précieuse épée qui était suspendue au mur, et coupe la Couleuvre blanche en plusieurs morceaux, qu'elle jette dans le vestibule.
La petite Bleue est transportée de joie à la vue de ce prodige. «Madame, dit-elle à Blanche, en la félicitant, en vérité, vous êtes douée d'une puissance merveilleuse. De cette manière, il vous sera facile de tromper votre époux.»
Elle prit de suite la plante d'immortalité, et sortit de la chambre. Elle revint bientôt avec l'infusion, qui fut préparée en peu d'instants.
Blanche prit Hân-wen dans ses bras, et lui entr'ouvrit la bouche, et la petite Bleue lui fit avaler tout le breuvage divin.
En un clin d'œil il revint aux portes de la vie. Les articulations de tous ses membres furent agitées d'un mouvement subit, et son âme anima une seconde fois le séjour qu'elle avait quitté. Il s'éveille en s'écriant: «Hélas! quel profond sommeil!» Il se retourne, se lève sur son séant, et voit Blanche qui était assise sur le bord de son lit, et la petite Bleue qui se tenait debout à ses côtés. «Ainsi donc, s'écria-t-il en les accablant d'injures, vous êtes toutes deux des esprits de Couleuvres, qui êtes venues ici pour tourmenter ma vie! Depuis le commencement, vous n'avez cessé de me tromper, et je vois clairement que c'est vous qui m'avez fait mourir de frayeur. Heureusement, le ciel avait décrété que ma famille ne devait pas encore s'éteindre, et c'est pour cela que je suis revenu à la vie. Éloignez-vous au plus vite, sans cela je vous extermine avec cette épée.»