En entendant ces injures, Blanche est couverte de confusion; ses yeux se baignent de larmes, et elle ne cesse de pousser des cris déchirants.
«Monsieur, dit la petite Bleue, en s'approchant de Hân-wen, est-il possible que vous montriez tant d'ingratitude! Comme vous étiez allé voir la joute des barques à têtes de dragon, madame, étant sortie de l'ivresse où vous l'aviez plongée, entra dans la chambre du fond pour s'informer de ma maladie. Pendant ce temps-là, une Couleuvre blanche est venue, je ne sais d'où, et s'est élancée sur son lit. Madame vous entendant pousser des cris affreux, accourut en toute hâte; elle vous trouva étendu par terre, sans mouvement, et elle vit sortir du milieu du lit une énorme Couleuvre qui voulait vous dévorer. Ma maîtresse resta glacée d'effroi, et fut quelque temps sans savoir quel parti prendre. Puis elle saisit sa précieuse épée, et coupa ce serpent infernal en plusieurs morceaux, qu'elle jeta dans la cour. Mais, comme la vue de ce serpent diabolique vous avait fait mourir de frayeur, elle alla trouver la vénérable déesse qui habite sur le mont Li-chân. Elle obtint d'elle une branche de la plante d'immortalité, qu'elle fit bouillir; elle vous en fit boire une infusion et vous rappela à la vie. Et maintenant, monsieur, au lieu de reconnaître un si grand bienfait, vous poursuivez madame de toute votre haine; vous l'accablez d'injures, et vous la traitez de fée! Si vous ne voulez pas me croire, monsieur, allez dans la cour, et vous verrez vous-même la vérité de ce que j'avance.
—La petite Bleue a raison, se dit Hân-wen en lui-même; je vais aller dans la cour, pour m'assurer moi-même de la vérité.» Sur-le-champ, il se lève et se dispose à sortir.
«Monsieur, lui dit Blanche en l'arrêtant par le bras, songez que vous êtes en convalescence. Il fait beaucoup de vent dehors, et il y aurait du danger à vous y exposer.»
D'un côté, se dit Hân-wen en lui-même, la petite Bleue m'invite à aller voir la couleuvre; de l'autre, Blanche me retient pour m'en empêcher: il est évident que ces deux femmes se sont liguées contre moi pour me tromper. Soudain il repousse Blanche, sort précipitamment de sa chambre, et s'élance dans la cour. Il voit en effet, au bas du vestibule, une couleuvre blanche qui était coupée en plusieurs morceaux, et dont le sang avait rougi la terre. Tous les doutes de Hân-wen sont dissipés; il rentre dans sa chambre, et, s'approchant de Blanche: «Chère épouse, lui dit-il en riant, apaisez votre juste colère. J'ignorais que vous vous fussiez donné tant de peine pour me sauver la vie. Je vous ai accusée injustement; daignez me pardonner. Il faut maintenant enterrer cette couleuvre, et tout sera fini.
—Monsieur, lui répondit Blanche d'un air joyeux, si vos doutes sont dissipés et que vous ne me preniez plus pour une fée, je serai au comble du bonheur, et j'oublierai pour toujours vos cruels reproches.»
A ces mots, elle ordonne à la petite Bleue de prendre la fausse couleuvre, de la brûler dehors, et d'enterrer ses débris.
La petite Bleue enterra la fausse couleuvre après l'avoir brûlée, et revint dans la chambre auprès de sa maîtresse.
«Petite Bleue, s'écria Blanche en pleurant à dessein, lorsque j'ai affronté mille dangers et enduré toutes sortes de fatigues pour aller chercher l'herbe d'immortalité et rappeler mon époux à la vie, mon unique désir était de vivre avec lui dans une heureuse union, jusqu'à la vieillesse la plus avancée. Pouvais-je prévoir que mon époux, sans avoir égard à toutes les peines que j'ai souffertes pour lui, concevrait d'injurieux soupçons, et me traiterait de fée!... Au reste, en réfléchissant à ces reproches, à ces marques de mépris, je reconnais que c'est la conséquence des péchés que j'ai commis dans ma vie passée. J'ai l'intention de me couper les cheveux et d'entrer dans un couvent, afin de me préparer un sort heureux dans ma vie future.»
Hân-wen est consterné en entendant ces dernières paroles. «Chère épouse, lui dit-il, je vous ai offensée sans le savoir; j'espère que vous songerez à l'affection éternelle que vous m'avez jurée; je vous en supplie, pardonnez-moi, et oubliez ce funeste dessein.