«Vénérables confrères, Hân-wen, cet homme digne de tout votre mépris, n'est autre chose qu'un criminel qui a été exilé dans notre ville de Sou-tcheou-fou. Il a eu l'audace d'aller à la préfecture; et non seulement il a réussi, par sa jactance insensée, à détruire la réputation dont nous jouissons tous dans ce pays, il a même obtenu, sans aucun titre, sans aucun mérite, une énorme somme d'argent; n'a-t-il pas provoqué ainsi votre indignation? Si vous voulez suivre mon humble avis, nous rédigerons ensemble une plainte contre lui, et nous l'accuserons devant le préfet, de leurrer la multitude par des paroles ensorcelées, et de les pousser à ajouter crime sur crime. De cette manière, nous satisferons notre vengeance, et en second lieu, nous montrerons ce dont nous sommes capables. Vénérables collègues, que pensez-vous de mon projet?»

A ces mots, du milieu de l'assemblée se leva un vieillard dont le nom était Lieou, et le surnom Fong. «Ne l'écoutez pas! ne l'écoutez pas! s'écria-t-il à haute voix. Hân-wen n'est plus maintenant dans la même position qu'auparavant. Le préfet a pour lui la plus haute estime; si vous l'accusez, ce magistrat ne manquera pas de prendre sa défense et de le tirer d'embarras. Vous savez que dans toutes les choses qui dépendent des bureaux, celui qui a de l'argent et de l'autorité est toujours sûr de réussir. Si vous avez le dessous, je crains fort que vous ne vous attiriez quelque mauvaise affaire. Vous feriez mieux de suivre mon humble avis.—C'est demain qu'on célèbre la naissance du dieu Tsou-ssé. L'usage veut que nous exposions dans le temple des objets rares et précieux pour fêter dignement le jour sacré de sa naissance. Je pense que comme Hân-wen a beaucoup voyagé de contrée en contrée, il doit avoir rapporté un grand nombre d'objets curieux. S'il n'en a pas, nous l'accablerons d'affronts, nous l'empêcherons d'exercer la pharmacie, et nous le ferons chasser de la ville. Quand cette affaire sera devenue publique, il n'est pas à craindre que le préfet le prenne sous sa protection. Que pensez-vous de mon projet?

—Votre stratagème est excellent, s'écria l'assemblée, et, dès ce moment même, nous allons nous occuper de le faire réussir.»

Sur-le-champ tous les médecins se lèvent, et se rendent ensemble à la pharmacie de Hân-wen, qui les reçut poliment et les fit entrer dans sa maison.

«Messieurs, leur demanda Hân-wen quand ils furent assis, veuillez apprendre à votre serviteur quel noble motif vous a engagés à honorer son humble boutique de l'éclat de votre présence.

—Mon frère Hiu, lui répondit Lieou-fong, c'est demain qu'on célèbre la sainte naissance du dieu que notre ville adore. A cette occasion, nous autres pharmaciens, nous avons coutume de présenter tous les ans, chacun notre tour, des objets rares et précieux, et de servir dans le temple le meilleur vin et les mets les plus exquis. C'est demain votre tour, et voilà le motif qui nous a engagés à venir dans votre célèbre boutique, afin d'informer votre seigneurie de l'honneur qui lui est réservé.

—Messieurs, leur répondit Hân-wen tout troublé, veuillez considérer que je suis étranger dans votre noble pays. Cette contrée et ses habitants me sont également inconnus, et je ne pourrais suivre votre illustre exemple, et me procurer des objets rares et précieux. Mais je ne manque pas d'argent pour acheter des parfums; si vous voulez, messieurs, faire pour mon compte les emplettes nécessaires, je vous en aurai une reconnaissance sans bornes.

—Quelles paroles avez-vous laissé échapper? répondirent-ils tous à la fois. Chacun doit s'acquitter lui-même de son devoir. Cette année, c'est votre tour; qui est-ce qui oserait vous remplacer? Si vous refusez de manger notre riz, il n'est pas besoin de rien acheter. Il vous sera même impossible d'exercer désormais la médecine, et de vendre des simples.»

A ces mots, ils sortent transportés de colère. Hân-wen les reconduisit avec un visage riant; mais à peine fut-il rentré dans sa chambre, qu'il se mit à pleurer et à pousser des sanglots.

Blanche l'ayant vu tout en larmes, lui demanda la cause de sa douleur.