Hân-wen soupçonnait au fond de son cœur que les deux fées étaient encore venues le chercher pour renouer leurs premières relations. Cette idée l'accablait d'inquiétude. Au bout de quelques jours Hân-wen se trouva parfaitement rétabli; il commença à sortir comme auparavant, et invita M. Siu à venir avec lui dans la rue des Trois-branches, au Magasin de la santé. A peine a-t-il jeté les yeux sur les personnes qui tenaient la pharmacie, qu'il reconnaît Blanche et Bleue. «Méchantes fées, leur dit-il, en les accablant d'injures, vous êtes donc décidées à me poursuivre partout et à me tourmenter? Dans la province de Tchin-kiang, j'ai enduré par votre faute les plus cruelles tortures, et j'ai été exilé à Sou-tcheou. A Sou-tcheou, vous m'avez entraîné dans de nouveaux malheurs, et j'ai été exilé dans ce pays. Heureusement que M. Siu que voici, m'a tiré de peine, et m'a préservé des souffrances qui m'étaient réservées. Pourquoi venez-vous me chercher ici? Vous voulez sans doute me faire encore du mal, et continuer vos persécutions jusqu'à mon dernier moment?»
En entendant ces paroles, Blanche fut couverte de confusion, «Monsieur, lui dit-elle en pleurant, pourquoi donnez-vous à votre épouse le nom injurieux de fée? Je suis unie avec vous par les liens du mariage; comment pourrais-je songer à vous faire du mal? Feu mon père était jadis inspecteur-général des frontières; croyez-vous qu'il n'avait ni onces d'argent ni objets précieux? Le gouverneur de Tsien-tang a manqué de lumières et de prudence, et il s'est trompé en croyant reconnaître l'argent du trésor. Le préfet de Sou-tcheou a commis une erreur semblable, en s'imaginant que les objets précieux qui étaient chez vous avaient été dérobés dans le trésor de l'empereur. Comme j'appartiens à une famille de magistrats, j'ai craint de me compromettre, et c'est pour cela que je n'ai pas voulu paraître devant le juge pour montrer mon innocence. Je me suis enfuie secrètement dans ce pays, et j'ai été cause de votre condamnation. Le jour de l'anniversaire de votre naissance, deux voleurs, venus je ne sais d'où ont senti leur cupidité se réveiller à la vue des objets précieux que vous aviez exposés dans le vestibule, et ils vous ont traîné violemment devant le juge, qui, gagné par leurs présens, vous fit avouer, au moyen des tortures, un crime dont vous étiez innocent. On voit tous les jours, dans le monde, une multitude d'injustices et de fausses accusations: il n'y a pas que moi qui aie à me plaindre de la malignité des hommes! J'espère que mon époux reconnaîtra mon innocence.
—Monsieur Hân-wen, disait M. Siu, qui se tenait à côté de lui, ce que dit votre illustre épouse paraît juste et fondé; daignez l'écouter.»
Mais Hân-wen restait plongé dans ses réflexions et ne proférait pas un mot.
«Monsieur, lui dit Blanche, je suis venue ici avec ma servante à travers mille dangers, et il nous a fallu gravir des montagnes et traverser des rivières impétueuses. Comme je suis enceinte de trois mois, et que l'enfant que je porte est votre chair et votre sang, j'ai craint de ne pouvoir trouver personne à Sou-tcheou qui me donnât les soins et l'assistance dont j'ai besoin. C'est pour cela que j'ai bravé toute sorte de peines et de fatigues pour venir vous trouver ici. Ne connaissant point votre domicile, j'ai loué en cet endroit une boutique où je vends des médicaments afin de subsister. Monsieur, si vous ne vous laissez pas guider par votre ancienne affection, que ce soit au moins par l'amour de Fo (Bouddha), et si vous oubliez l'attachement que vous avez voué à votre épouse, songez que l'enfant que je porte est votre chair et votre sang. Des étrangers auraient pitié de moi; mais vous, il faut que vous ayez des entrailles de fer!» Elle dit et verse des larmes, en poussant des cris déchirants.
Hân-wen se laisse attendrir par les paroles hypocrites de Blanche, et se rend aux instances de M. Siu, qui s'efforce de le désarmer. Tout à coup il se sent ému jusqu'au fond du cœur, et implore lui-même le pardon de son épouse. «Chère amie, lui dit-il, votre mari vous a injustement accusée; il espère que vous voudrez bien oublier son crime.
—Monsieur, lui dit la petite Bleue, puisque vous daignez revenir sur le compte de votre épouse et la reconnaître de bon cœur, comment pourrait-elle vous garder du ressentiment?»
A ces mots, Hân-wen est transporté de joie; il tire M. Siu par la main, et entre avec lui dans la boutique.
Blanche et la petite Bleue les introduisent dans le salon, et leur offrent le thé.
Hân-wen retint aussitôt M. Siu à dîner. Celui-ci envoya un domestique chez lui pour rapporter les effets de Hân-wen. Quand le repas fut achevé, M. Siu prit congé de ses hôtes et s'en retourna dans sa maison. Cette nuit-là, les deux époux se donnèrent, sous la couverture brodée, de nouvelles marques de tendresse et d'amour. Ils sont heureux comme le laboureur, qui, après une longue sécheresse, obtient une pluie douce et féconde; comme le voyageur, qui, dans un pays étranger, rencontre un ancien ami!