Tchin-chi demanda plusieurs fois le thé; mais personne ne lui répondit. «Je ne sais où sont ces scélérates de servantes, s'écria-t-elle en prenant à dessein un air irrité; est-il possible qu'il n'y en ait pas une seule ici pour nous servir! Je vous en prie, ma sœur, veuillez rester assise; j'irai moi-même chercher le thé.
—Comment pourrais-je souffrir, reprit vivement Blanche, que vous preniez tant de peine à cause de moi?
—C'est mon devoir, c'est mon devoir,» lui répondit Tchin-chi. En disant ces mots, elle sortit de la chambre.
Dans ce moment, M. Siu, qui était caché sous le lit, sortit promptement de sa retraite et se présenta devant Blanche. Elle fait semblant d'être remplie d'effroi à sa vue, et se lève comme pour s'enfuir. Il court après Blanche, et se jetant à ses pieds: «Madame, lui dit-il, depuis le jour où votre serviteur a vu l'éclat de vos charmes, son âme égarée ne voit que vous, ne rêve qu'à vous seule! Il oublie de manger, il perd le sommeil, et sa vie mourante est prête à s'échapper. Puisque le ciel m'a accordé la faveur de vous trouver aujourd'hui, je vous en supplie, ayez pitié de mon tourment, et accordez-moi un instant de bonheur. De ma vie, je n'oublierai cette faveur inespérée.
—Monsieur, lui dit Blanche en lui présentant les deux mains pour le relever, vous avez délivré mon mari des rigueurs de l'exil, vous l'avez rendu aux vœux de son épouse, et jusqu'ici je n'ai pu vous remercier dignement d'un si grand bienfait; quand je sacrifierais cent fois ma vie, ce serait encore trop peu pour vous témoigner toute ma reconnaissance. Puisque vous daignez, monsieur, m'honorer de votre amour, comment oserais-je me refuser à vos ordres? Je suis heureuse de pouvoir vous payer au moins de la millième partie de vos bienfaits; mais je crains que votre femme ne vienne: je serais couverte de confusion si elle nous surprenait en ce moment.
—Madame, s'écrie monsieur Siu transporté de joie, si vous daignez vous rendre à mes vœux, j'aurai pour vous une reconnaissance sans bornes. Quant à ma femme, c'est mon adjudant: ne craignez pas qu'elle vienne.
—Ah! ah! s'écria Blanche en riant, il paraît que vous aviez comploté ensemble pour me faire tomber dans le piége. Eh bien, allez fermer la porte de la chambre, et revenez tout de suite.» A ces mots elle se met au lit la première, et laisse retomber les rideaux de soie.
M. Siu ne se possède pas de joie, et une vive émotion s'empare de tout son corps. Il court fermer la porte de la chambre, revient promptement sur ses pas, et s'élance vers le lit. Il ouvre, en palpitant, les rideaux; mais il reste immobile d'étonnement et pousse des cris d'effroi. Le lecteur se demande sans doute la cause de ses cris: le lit était vide, et il n'y vit pas même l'ombre de Blanche.
Tchin-chi et tous les domestiques ayant entendu de dehors les cris perçants qui retentissaient dans la chambre, accourent précipitamment pour voir ce que c'était; mais ils trouvent la chambre étroitement fermée. Ils enfoncent la porte, et ne voient point Blanche. M. Siu était renversé par terre, les yeux effarés et la bouche béante. Tout le monde s'empresse autour de lui, et tâche de rappeler l'usage de ses sens. M. Siu et sa femme aperçoivent sur le chevet du lit une feuille de papier écrit. Tchin-chi la prit et la présenta à son mari, qui y lut les lignes suivantes:
Je suis venue du palais d'or qui s'élève aux bords du lac Yao-tchi. Montée sur un phénix, je me promène dans le pays des dieux. Parce que mon union avec Hân-wen était décrétée depuis des siècles, je suis descendue, par ordre de ma maîtresse, de la cime sacrée que j'habitais.
C'est en vain qu'un homme perdu de mœurs a employé un perfide stratagème pour posséder la femme de son ami.
Les hommes doivent réprimer les désirs de leur cœur, s'ils veulent se préserver de la corruption du siècle.