Mais le temps s'écoule avec la rapidité de la flèche qui fend les airs. Bientôt arriva l'hiver avec ses frimas, auxquels succédèrent les charmes du printemps. Un jour Siu-kien invita Hân-wen à venir dîner chez lui, à l'occasion de la saison nouvelle. Comme il se disposait à partir, Blanche lui recommanda avec prières de revenir promptement: Hân-wen le lui promit. Aussitôt il prit congé de sa femme et sortit. Quand il fut arrivé, Siu-kien vint le recevoir, et le fit entrer dans la salle à manger, où tout avait été préparé en l'attendant. Ils s'assirent et burent gaîment ensemble.
Le repas fini, Siu-kien invita Hân-wen à faire une promenade. «Mon frère, lui dit-il, près d'ici s'élève le temple de la Montagne-d'Or, c'est une des merveilles de cette contrée. Ces jours derniers, on l'a décoré avec une rare magnificence. Ce temple est sous la direction d'un vénérable vieillard, dont le nom de religion est Fa-haï. Il possède une grande puissance en magie, et il est doué de la connaissance du passé et de l'avenir. Si vous voulez, nous profiterons de notre loisir et de cette belle matinée de printemps, et nous irons nous promener dans ce temple.
—Vous avez une heureuse idée, lui répondit Hân-wen d'un air épanoui. J'y vois deux avantages: d'abord j'aurai l'occasion de voir un temple magnifique; et en second lieu, je pourrai consulter ce Saint-homme sur ma destinée. Partons sans perdre de temps.»
Siu-kien le voyant dans de si bonnes dispositions, ordonna sur-le-champ à son domestique de desservir. Les deux amis s'occupent un instant de leur toilette, et partent en se donnant le bras. Tout en marchant, ils ne peuvent se lasser d'admirer les charmes du printemps qui se déployaient à leurs yeux, tantôt sur de riants paysages, tantôt sur des parterres brillant de mille couleurs. Bientôt ils arrivèrent au temple de la Montagne-d'Or. A peine l'ont-ils regardé, qu'ils voient s'élever au-dessus de leur tête une pagode d'une beauté et d'une richesse sans égale.
Ils visitent le vaste temple[27] où règne un silence mystérieux; ils voient des tours hardies qui s'élancent dans les airs, des milliers de portes ornées de sculptures et étincelant de l'éclat des pierres précieuses. Le palais de Bouddha était entouré de pics sourcilleux qui dérobaient la vue des nuages et adoucissaient la brillante clarté du jour. Des ruisseaux transparents serpentaient autour du temple, et des vases élégants, placés sur leurs bords, répandaient dans l'air de célestes parfums. Tantôt on entendait le sourd murmure des cloches, tantôt le bruit solennel des cantiques, qui s'élevait par degrés comme celui des vagues qu'apporte le flux de la mer. Les arbres de la montagne flottaient majestueusement autour de l'édifice sacré, et le protégeaient en toute saison de leur ombre fraîche et pure. Souvent les flots, qui coulaient à ses pieds, étaient sillonnés par des barques ornées de riches couleurs, que montaient des lettrés célèbres ou des voyageurs distingués. Quelquefois, après une promenade entreprise dans un but futile, ils entraient dans le couvent, et, renonçant tout à coup au monde, ils demandaient à partager les devoirs de la vie religieuse. On peut dire que la Montagne-d'Or, avec toutes ses merveilles, était un séjour digne des dieux.
Les deux voyageurs ne peuvent se lasser d'admirer la magnificence du temple. Après avoir parcouru plusieurs galeries, ils entrent dans le sanctuaire et se prosternent devant la statue de Fo (Bouddha). Dans l'intérieur du temple, un prêtre, nommé Fa-haï, était assis sous un dais majestueux. Comme il savait d'avance l'arrivée de Hân-wen et de Siu-kien, il sortit de l'enceinte sacrée, et alla au-devant d'eux. «Messieurs, leur dit-il après les saluts d'usage, veuillez entrer afin que je vous offre le thé.»
Ils rendent au religieux ses salutations, et après l'avoir remercié, ils entrent avec lui dans le couvent. Quand ils se furent assis à la place marquée par les rites, et qu'ils eurent pris le thé, Fa-haï leur adressa la parole: «Ce matin, dit-il, pendant que j'étais en méditation, j'ai su d'avance que deux nobles hôtes devaient m'honorer de leur visite. J'oserai demander quel est leur illustre nom de famille?
—Votre disciple s'appelle Siu, répond l'ami de Hân-wen, et son surnom est Kien; il est originaire de ce pays. Monsieur, que voici, s'appelle Hiu, et son surnom est Sien; il est né dans la province de Tché-kiang. Depuis long-temps nous avons entendu parler de la sainteté de cette pagode et de vos sublimes leçons sur la doctrine de Bouddha. Voilà le motif qui nous a engagés à venir admirer ce temple et recevoir vos sages instructions.
—Il y a long-temps, il y a bien long-temps, lui répondit Fa-haï, que je désirais de vous voir! J'oserai demander à monsieur Hiu, si son illustre épouse ne porte pas le nom de Blanche, et le surnom de Tchin-niang?
—Oui, mon père, s'écria Hân-wen rempli d'étonnement, tels sont en effet les noms de mon humble épouse. Comment avez-vous pu les savoir?