—Mon fils, lui dit Fa-haï en souriant, le vieux prêtre qui vous parle connaît le passé et l'avenir. D'ailleurs, il n'est pas difficile d'apercevoir cet air ensorcelé qui est répandu sur votre noble visage. Cette fée n'a point une obscure origine. C'était jadis l'esprit de la Couleuvre blanche, qui pratiquait la vertu dans la grotte du Vent-pur, sur la montagne de la Ville-bleue, dans la province de Ssé-tchouen. Elle pensa au monde, se transporta à Hang-tcheou, et fixa son séjour dans le jardin fleuri du palais de Kieou-wang. Elle a une servante nommée la petite Bleue, qui est aussi l'esprit d'une Couleuvre. Il y a déjà plusieurs années que vous vous laissez fasciner par ces fées, dont l'union avec vous était décrétée depuis des siècles. Elles ont dérobé de l'argent dans le trésor de Tsien-tang, et des objets précieux dans le cabinet de l'empereur, et deux fois elles vous ont conduit à subir un châtiment rigoureux. Vous souvenez-vous, mon fils, qu'à l'époque appelée Touan-yang, Blanche, pour avoir bu, malgré elle, du vin mêlé de soufre mâle, reprit tout à coup sa première forme, et que la vue de sa métamorphose vous fit mourir de frayeur? Quelque temps après, elle vous trompa par un adroit stratagème, et vous avez continué à vivre avec elle comme auparavant. Gardez-vous maintenant de retourner chez vous, c'est le seul moyen de conserver votre vie. Mais si vous ne suivez pas les conseils du vieux prêtre qui vous parle, vous êtes un homme perdu!»
A ces mots, Hân-ven est saisi d'un frisson subit. «Les paroles de Fa-haï, se dit-il en lui-même, sont précieuses comme l'or et le jade; chaque mot, sorti de sa bouche, est l'expression de la vérité. C'en est fait de moi, si je ne me dérobe pas sur-le-champ aux persécutions de ces deux fées!»
Il dit, et se jetant aux pieds du religieux: «Mon père, lui cria-t-il d'une voix suppliante, votre disciple s'est laissé tromper par des fées, et il ne peut, tout seul, se soustraire à leur fatale puissance. Je vous en prie, ayez pitié de moi, et daignez me sauver!
—Levez-vous, mon fils, lui dit Fa-haï en lui présentant la main. Ce vieux prêtre, en entrant dans la vie religieuse, a adopté la bienveillance et la tendre pitié, comme la base de sa conduite. Puisque votre cœur s'ouvre à la vérité, et que vous priez ce vieux prêtre de vous sauver du péril où vous êtes, c'est la chose la plus facile. Je vous engage à rester quelque temps dans mon humble couvent. Je crois bien que les deux Fées n'oseront venir vous chercher sur la Montagne-d'Or; et quand elles se seront retirées dans un autre pays, vous pourrez alors descendre de la montagne.
—Mon père, lui répondit Hân-wen avec émotion, votre serviteur est las d'être obsédé par ces deux fées. Veuillez m'admettre au nombre de vos disciples; mon unique désir est de me faire couper les cheveux et d'embrasser la vie religieuse.
—Mon fils, lui dit Fa-haï en souriant, les liens qui vous attachent au monde ne sont pas encore brisés; plus tard, nous nous retrouverons ici, à l'époque marquée par le ciel. Maintenant il n'est pas nécessaire de vous couper les cheveux, il vous suffira de rester quelque temps dans ce couvent.
Hân-wen obéit. Siu-kien, qui se trouvait près d'eux, entendit les paroles de Fa-haï, et il éprouva un sentiment de surprise et de crainte, en songeant à tout ce qui s'était passé. Mais le changement subit qui venait de s'opérer dans Hân-wen, redoublait encore sa surprise et son émotion. Aussitôt il prit congé de Fa-haï et de Hân-wen, descendit seul de la montagne, et s'en retourna chez lui.
Nous laisserons maintenant Hân-wen dans le monastère. Ce séjour momentané donna lieu à une multitude d'événements qui méritent d'être racontés. La place étroite où s'élevait le temple fut assaillie subitement par une vaste inondation. Si le lecteur veut savoir ce qui se passa ensuite, qu'il lise le chapitre dixième.
NOTES:
[27] Cette description est imprimée d'une manière aussi imparfaite que le reste de l'ouvrage; mais la difficulté des vers m'a empêché de rétablir tous les caractères illisibles ou incorrects qui s'y trouvent. Plusieurs endroits de ma traduction ont dû se ressentir de ce défaut.