La petite Bleue s'efforce de consoler sa maîtresse. «Madame, lui dit-elle, pourquoi vous abandonner à la douleur? Rappelez-vous qu'il y a quelques années un stupide Tao-ssé du mont Mao-chân, se vantait follement de sa puissance, et vous l'avez châtié de sa témérité en le suspendant au milieu des airs. Comment pouvez-vous craindre cet âne tondu de la Montagne-d'Or?

—Petite Bleue, lui répondit Blanche, tu n'as que des connaissances bornées. Tu ignores que Fa-haï est doué d'une puissance prodigieuse; c'est un autre homme que le Tao-ssé du mont Mao-chân. Pour le moment il faut nous garder d'avoir recours aux moyens violents. Allons ensemble sur la Montagne-d'Or, je lui parlerai d'une voix suppliante, et nous verrons s'il consentira à laisser sortir Hân-wen.

—Madame, lui répondit la petite Bleue, j'approuve votre résolution.» Soudain les deux fées montent sur un char de nuages et se transportent au couvent de la Montagne-d'Or. Elles descendent du milieu du nuage et se présentent à l'entrée de la montagne. Elles voyent un jeune religieux qui était assis à la porte du couvent. «Mon frère, lui dit Blanche, veuillez avertir votre respectable supérieur, et lui dire que nous sommes des parentes de M. Hiu, qui venons pour le voir.»

A ces mots, le jeune religieux entre dans le couvent pour s'acquitter de sa commission. «Mon père, dit-il au supérieur, il y a, à la porte du couvent, deux jeunes femmes qui s'annoncent comme les parentes de M. Hiu et témoignent le désir de le voir.

—Voilà, s'écria Fa-haï, en souriant, des fées bien ignorantes, ou bien téméraires!» Aussitôt il mit sur sa tête son bonnet sacré, et se revêtit de sa tunique violette; il prit dans la main gauche son bâton, armé d'une tête de dragon, et dans la droite, un vase d'or[28]. Fa-haï sort du couvent dans une agitation difficile à décrire, et montrant du doigt Blanche, «Méchante fée, lui dit-il, tu vois un religieux qu'anime la bienveillance et la tendre pitié de Bouddha. Je sais que tu as cultivé la vertu pendant des siècles, et pour ce motif, je ne veux point te faire de mal. Vous avez toutes deux fasciné l'esprit de Hân-wen; mais ce n'est pas là votre plus grand crime. Comment avez-vous osé franchir aujourd'hui ma montagne d'or? Allons, retirez-vous au plus vite, si vous voulez que je vous fasse grâce de la vie. Sans cela, je ferai évanouir, comme une vaine fumée, les actions vertueuses que vous avez amassées pendant mille ans; il serait alors trop tard de vous repentir de votre témérité.»

Blanche se prosterna à ses pieds, et d'une voix suppliante: «Saint-homme, lui dit-elle, votre servante n'a point fasciné l'esprit de Hân-wen. Il y a déjà plusieurs années que je suis mariée avec lui, et cette union était décrétée depuis des siècles. J'espère que le Saint-homme voudra bien montrer sa bonté compatissante, et me rendre mon époux. Ma reconnaissance sera sans bornes.

—Je sais, lui dit Fa-haï, que votre union était décrétée par le ciel; mais quoique vous soyez enceinte, je ne puis maintenant me rendre à vos désirs. Quand votre terme approchera, je permettrai à Hân-wen de descendre de la montagne pour vous assister dans vos souffrances. Excusez-moi aujourd'hui si je ne puis vous montrer cette tendre pitié qui est le premier de mes devoirs.»

Blanche le supplia encore plusieurs fois en versant des larmes; mais Fa-haï fut sourd à ses prières.

La petite Bleue, qui se tenait auprès d'eux, ne put contenir les transports de sa colère, et l'accabla d'injures: «Ane tondu, lui dit-elle, un disciple de Bouddha doit mettre avant tout, le bien de ses semblables. Puisque tu brises les liens d'amour qui unissent les hommes, puisses-tu être malheureux sur la terre et sur l'eau, et tomber au fond des enfers! Je vais te déchirer en mille pièces pour assouvir ma fureur.»

A ces mots, elle détache sa ceinture de soie rouge et la jette dans l'air. Elle se change sur-le-champ en un dragon de feu qui s'élance vers le visage de Fa-haï.