Lorsque Blanche eut entendu ces menaces, elle vit bien que Fa-haï ne laisserait point partir Hân-wen. Elle se lève avec la petite Bleue, et l'accable d'injures: «Ane tondu, lui dit-elle, puisque tu as la cruauté de séparer l'époux de son épouse, je te jure une haine implacable.» Elle dit et, avec sa bouche, elle lui lance à la figure une perle précieuse.
Fa-haï ouvre aussitôt son vase d'or et y reçoit la balle meurtrière; puis levant son bâton, il se prépare à en frapper Blanche. Heureusement qu'un génie libérateur accourut du haut des airs. Le lecteur demandera sans doute quel était son nom; c'était le génie de l'étoile Koueï-sing. Comme Blanche portait dans son sein un fils qui devait obtenir le titre Tchoang-youân (le premier des docteurs), sa mort eût été un événement affreux. C'est pourquoi le génie de l'étoile Koueï-sing arrêta le bâton du religieux avec la pointe de son pinceau, et sauva la vie à Blanche.
Dès que Blanche eut échappé ainsi à la mort, elle monta sur un nuage avec la petite Bleue, et s'enfuit en toute hâte. Ce que voyant Fa-haï, il comprit la cause secrète à laquelle elle devait sa délivrance. Il ramassa son bâton, étendit sa tunique violette sur la porte du couvent, et resta en sentinelle pour garder la Montagne-d'Or.
Mais revenons à Blanche qui s'était enfuie avec la petite Bleue. «Est-il possible, s'écria-t-elle en grinçant les dents, que ce moine tondu s'obstine à retenir mon époux, et qu'il se soit emparé de ma précieuse ceinture! C'en est fait, je veux suivre l'axiome: «Si vous ne réussissez pas la première fois, ne vous découragez pas la seconde.» Je veux maintenant lui faire une guerre d'extermination. Je vais inonder la Montagne-d'Or, et engloutir sous les eaux tous ces moines tondus dont le couvent est rempli; c'est alors que j'aurai assouvi ma juste fureur.»
La petite Bleue félicite sa maîtresse de ce projet, et la presse de le mettre à exécution.
Soudain Blanche monte sur un nuage avec la petite Bleue. Dès qu'elle s'est élevée au haut des airs, elle prononce des paroles magiques et appelle les rois des dragons qui habitent les quatre mers. Les rois des dragons des quatre mers accourent en un clin d'œil et se prosternent devant elle. «Madame? s'écrient-ils d'une voix soumise, quels ordres suprêmes avez-vous à nous donner?
—Soulevez les flots, leur dit Blanche, et engloutissez la Montagne-d'Or.» Les rois des dragons obéissent. Soudain ils ordonnent à leurs troupes écaillées, à leurs généraux à tête de homard, d'amonceler des nuages et de verser des torrents de pluie. Bientôt tout le pays est couvert d'une vaste inondation; les flots argentés, les vagues blanchissantes montent en bouillonnant et enveloppent la Montagne-d'Or.
Dès que Fa-haï voit l'inondation arriver à grands flots, il prononce des paroles sacrées, déploie sa tunique violette et ordonne à tous les religieux de lancer dans l'eau leurs divins talismans. Au même instant, les eaux se retirent, et descendent du haut de la montagne en torrents écumeux.
Les rois des dragons ne peuvent lutter plus long-temps contre la puissance de Fa-haï. Les flots qui tout à l'heure semblaient inonder le ciel, s'abaissent comme par enchantement, et baignent à peine le pied de la montagne. Qui ne verserait des larmes sur les habitants de la ville de Tchîn-kiang! Les riches et les pauvres, les nobles et les roturiers sont tous engloutis sous les eaux.
A la vue de ces désastres, Blanche est remplie d'effroi. «Petite Bleue, s'écrie-t-elle d'une voix gémissante, vous voyez que les eaux de la mer n'ont pu s'élever au-dessus de la Montagne-d'Or, et que loin de servir ma vengeance, elles ont fait périr les nombreux habitants de la ville de Tchîn-kiang. Je me suis révoltée contre le ciel, j'ai commis un crime impardonnable! Retournons ensemble dans la caverne du Vent-pur et fixons-y quelque temps notre séjour; nous méditerons là sur ce que nous devons faire.