—Vous avez raison, lui répondit la petite Bleue.» Blanche prit congé des rois des dragons et leur adressa ses remercîments. Ceux-ci se mettent à la tête de leurs troupes écaillées et retournent au fond des mers. Blanche arrive avec sa servante sur la montagne de la Ville-bleue; elle descend de son char de nuages et va se retirer dans la grotte du Vent-pur.
Cette fois Blanche a pu soulever les flots sur une étendue de mille lis; bientôt elle sera ensevelie sur la pagode de Louï-pong.
Les religieux de la Montagne-d'Or furent en émoi pendant toute la nuit. Dès que le jour parut, Fa-haï rompit lui-même le charme auquel il avait eu recours; il reprit sa tunique violette, et rentra dans le couvent.
Quand les religieux lui eurent rendu leurs devoirs, Fa-haï parla à Hân-wen. «Monsieur, lui dit-il, votre femme a inondé la ville de Tchîn-kiang, et elle a fait périr, sous les eaux, une multitude innombrable d'êtres vivants. Par cette conduite, elle s'est révoltée contre le ciel, et elle a commis un crime pour lequel il n'est point de pardon. Elle a pris la fuite et s'est retirée dans la grotte du Vent-pur. Vous ne pouvez rester long-temps dans ce couvent; et puisque vous êtes arrivé au terme fixé pour l'expiation de vos fautes, vous pouvez retourner dans votre ville natale. A Hang-tcheou, il y a un de mes disciples qui demeure dans le couvent de Ling-în-ssé; je vais vous donner une lettre de recommandation pour lui. Vous pourrez rester quelque temps dans ce pieux asile où vous goûterez le bonheur que procure le calme de la vie religieuse, et vous échapperez ainsi aux dangers d'un monde corrompu.»
A ces mots, il écrit la lettre destinée à Hân-wen. Celui-ci salue Fa-haï, en se prosternant jusqu'à terre, et le remercie de lui avoir sauvé la vie; puis il prend la lettre et lui fait ses adieux. En descendant de la montagne, Hân-wen aperçoit de loin la ville de Tchîn-kiang, que l'inondation a changée en une affreuse solitude. Il ne peut s'empêcher de songer que la maison de Siu-kien a sans doute été enveloppée dans le même désastre, et cette pensée remplit son âme d'amertume et de douleur. Pendant son voyage, il ne s'arrêtait que pour prendre ses repas, et se reposer la nuit des fatigues du jour.
Laissons Hân-wen continuer sa route, et revenons à Blanche. Depuis qu'elle s'était retirée dans sa grotte, elle ne cessait de penser à Hân-wen, et s'abandonnait tout le jour aux pleurs et aux gémissements. La petite Bleue s'efforçait de la consoler. «Madame, lui dit-elle un jour, il est temps de mettre un terme à votre douleur. J'ai l'intention d'aller sur la Montagne-d'Or pour savoir des nouvelles de votre mari; nous verrons alors ce que nous devons faire. Que pensez-vous de mon projet?»
Blanche fit un mouvement de tête en signe d'assentiment. Soudain la petite Bleue monte sur un nuage enchanté, et arrive à la Montagne-d'Or. Elle se métamorphose, et s'introduit dans le couvent sous la forme d'un papillon. Bientôt elle sut tous les détails relatifs à Hân-wen; ensuite elle retourna promptement à la grotte du Vent-pur, et elle apprit à sa maîtresse que Fa-haï avait engagé Hân-wen à retourner à Hang-tcheou.
A cette nouvelle, Blanche fut remplie de joie. Elle sortit aussitôt avec la petite Bleue de la grotte du Vent-pur, monta sur un char de nuages, et se dirigea vers Hang-tcheou. Du haut des nues, les deux Fées aperçoivent Hân-wen, qui arrivait dans un pays dépendant de Hang-tcheou, et nommé Tié-mou-kiao. Elles descendent de leur char vaporeux, et courent au-devant de lui. «Monsieur, lui dirent-elles, où allez-vous?»
Hân-wen lève les yeux, et dès qu'il les a reconnues, il est frappé de stupeur, et reste comme privé de l'usage de ses sens.
«Monsieur, lui dit Blanche les yeux baignés de larmes, vous avez ajouté foi aux paroles d'un charlatan, et vous m'avez fait l'injure de me prendre pour une fée! Depuis que votre servante est unie avec vous par les liens du mariage, elle a partagé pendant plusieurs années les soins de votre profession, et elle n'a épargné aucunes peines pour faire prospérer l'établissement que vous aviez formé. Et quand même elle serait une fée, vous savez qu'elle ne vous a jamais fait de mal. Je vous en prie, monsieur, réfléchissez mûrement sur ce que vous devez faire.