—J'ai embrassé la vie religieuse, lui répondit Hân-wen; vous n'avez pas besoin de venir encore m'obséder.

—Monsieur, lui dit Blanche avec un sourire amer, il faut que vous ayez perdu la raison! Si vous embrassez la vie religieuse, dites-moi, je vous prie, qui est-ce qui acquittera votre dette envers vos ancêtres, qui est-ce qui leur donnera des descendants de qui ils attendent des sacrifices funèbres? Ce n'est pas tout: l'enfant que je porte dans mon sein est votre chair et votre sang! Si vous êtes devenu étranger aux sentiments qui unissent un époux à son épouse, songez du moins aux devoirs que vous impose l'amour paternel.» Elle dit, et verse un torrent de larmes.

Hân-wen est ému jusqu'au fond du cœur, et reste quelque temps sans pouvoir proférer un mot. Il songe aux marques d'amour que lui a données Blanche pendant plusieurs années, et il ne peut résister plus long-temps à ses pleurs et à ses tendres prières.

«Monsieur, lui dit la petite Bleue en s'approchant de lui, bannissez d'injustes soupçons. Comme ma maîtresse met au-dessus de tout, sa vertu et sa réputation, elle aurait cru se déshonorer en passant dans les bras d'un autre époux. Voyant que vous ne reveniez pas de la Montagne-d'Or, où vous étiez allé vous promener, elle éprouva, ainsi que moi, la plus vive inquiétude, et elle y alla elle-même pour vous chercher. Mais tout à coup, la ville de Tchîn-kiang fut désolée par une vaste inondation. Heureusement que nous nous trouvions ensemble sur la montagne, et nous avons ainsi échappé à une mort certaine. Mais, hélas! notre maison est entièrement ruinée, et nous ne savons maintenant où chercher un asile. Il y a quelques années, lorsque vous étiez exilé à Sou-tcheou, ma maîtresse a envoyé secrètement cent onces d'argent à Ki-kong-fou, votre beau-frère[29]. Maintenant, se voyant sans ressources et sans appui, elle se disposait à aller le trouver à Hang-tcheou, lorsqu'elle a eu le bonheur de vous rencontrer ici. J'ose espérer que vous reviendrez à des sentiments de bienveillance, et que vous cesserez d'être insensible aux peines et à l'affection de votre épouse.»

Hân-wen se sent attendrir par ces dernières paroles. «Chère épouse, s'écria-t-il, j'ai été un instant plongé dans l'aveuglement; et pour m'être laissé tromper par les contes ridicules d'un moine imposteur, j'avais ouvert mon cœur à d'injustes soupçons; j'espère que vous daignerez oublier mon crime.

—Monsieur, s'écria Blanche en serrant tendrement sa main, puisque vous revenez à des sentiments de bienveillance, et que vous ne réduisez pas votre servante à gémir jusqu'à ce que l'âge ait blanchi ses cheveux, je reconnais là une preuve de votre excellent cœur; quel pardon pourriez-vous me demander maintenant?»

Hân-wen est transporté de joie. «Chère épouse, lui dit-il, où voulez-vous que nous allions fixer notre séjour?

—Monsieur, lui répondit Blanche, j'ai déposé cent onces d'argent entre les mains de votre beau-frère, allons le trouver ensemble; cet argent nous offrira des ressources pour vivre: plus tard, nous délibérerons sur ce que nous devons faire.

—J'approuve entièrement votre projet, lui répondit Hân-wen.» Et à ces mots, ils se dirigent tous trois vers la ville de Tsien-tang.

Depuis ce départ, il se passa beaucoup d'événements qui méritent d'être racontés. Si, d'un côté, des parents se rapprochent plus intimement par de nouveaux liens, de l'autre, un ennemi implacable sent redoubler sa haine et ses désirs de vengeance. Si vous désirez savoir ce qui arriva ensuite, lisez le chapitre onzième.