«Mon beau-frère et ma sœur, leur dit-il d'une voix forte, je connais maintenant les vanités et les illusions du monde. Je désire aller au couvent de la Montagne-d'Or. Je me ferai couper les cheveux, et j'embrasserai la vie religieuse. Je vous confie Mong-kiao, afin que vous lui teniez lieu de père et de mère. Si par la suite il peut arriver à l'âge mûr, j'ai l'espoir qu'il donnera des descendants à ses ancêtres. Je vous abandonne tout ce que je possède.»
A ces mots, il part, n'emportant que les habits dont il est revêtu et quelques onces d'argent pour subvenir aux dépenses de son voyage. Déjà il a quitté la maison, et se dirige promptement vers Tchîn-kiang, afin d'aller embrasser la vie religieuse dans le couvent de la Montagne-d'Or.
Kong-fou et Hiu-chi furent remplis de douleur, et versèrent des larmes abondantes. Ils recueillent tous les objets dont ils venaient d'hériter, et emportent Mong-kiao, qu'ils élevèrent avec plus de soins et de tendresse que s'il eût été leur propre fils.
Mais le temps s'échappe avec la vitesse de la navette que lance une main légère. Mong-kiao atteignit bientôt l'âge de dix ans. Il était doué de tous les charmes de la jeunesse, et possédait en même temps l'aplomb et la gravité de l'âge mûr. Kong-fou et Hiu-chi le regardaient comme leur propre enfant. Ils l'envoyèrent aussitôt à l'école, où il se distinguait par la finesse et la pénétration de son esprit. Il lui suffisait de lire une fois sa leçon pour être en état de la réciter. Lorsqu'on l'interrogeait, ses réponses coulaient comme de source. Au bout de trois ans, il acquit une connaissance profonde des auteurs classiques et des historiens. Sa rare intelligence lui avait gagné l'estime et l'amitié de son maître. Ses compagnons d'étude en conçurent de la haine et de la jalousie, et ils ne cessaient de lui chercher querelle; mais Mong-kiao n'y faisait nulle attention. Un jour que le maître était absent, ses camarades se mirent à rire et à jaser sur son compte. «Son nom de famille n'est pas Ki[39], dit l'un d'eux; il s'appelle Pé (Blanc).—Sa mère était une fée, dit un autre. J'ai entendu dire qu'un religieux l'a prise et l'a exterminée.—C'est le fils d'une Couleuvre, ajouta un troisième; il n'a pas le droit de se comparer à nous. Dès ce moment, nous devons rompre toute relation avec lui.»
Quelques-uns de ces propos frappèrent les oreilles de Mong-kiao, qui entra en colère, et s'en retourna aussitôt chez ses parents. Quand il fut arrivé à la maison, il appela sa mère, et la pria de lui ouvrir la porte.
Hiu-chi, entendant la voix de Mong-kiao, alla promptement le recevoir. «Mon fils, lui dit-elle, pourquoi avez-vous quitté si tôt l'école?»
Mong-kiao suit Hiu-chi dans l'intérieur de la maison, puis il se jette à genoux devant elle. «Ma mère, s'écria-t-il en fondant en larmes, si votre fils vous a offensée par quelque parole, daignez lui pardonner d'avoir manqué aux devoirs de la piété filiale.
—Mon fils, lui dit Hiu-chi avec émotion, pourquoi tenir un tel langage?
—Ma mère, répond Mong-kiao en sanglotant, aujourd'hui, pendant que le maître était absent, mes camarades ont dit entre eux que je n'étais pas votre fils, et que je devais le jour à une fée! Je vous en supplie, ma mère, veuillez éclairer votre fils.»
A ces mots, Hiu-chi reste quelque temps interdite, et ne peut retenir ses larmes. «Mon enfant, lui dit-elle, vous voulez connaître le secret de votre naissance: si je ne vous l'apprends pas, vous ne saurez jamais qui étaient votre père et votre mère; mais ce récit réveillera dans mon âme de bien tristes souvenirs!» A ces mots, elle lui raconta toute la vie de Hân-wen et de Blanche, et lui dépeignit le rôle auguste et terrible de Fa-haï.