Mong-kiao poussa des cris de douleur, et tomba par terre sans connaissance et sans mouvement.
Hiu-chi le pressa dans ses bras en fondant en larmes, et s'efforça de rappeler l'usage de ses sens.
Mong-kiao revient enfin de l'abattement dans lequel il était plongé. «Ma mère[40], lui dit-il d'une voix éplorée, vous m'avez élevé avec tendresse, et mon père m'a instruit par ses bienveillantes leçons. Maintenant que je suis devenu grand, je songe avec amertume que je ne pourrais, même par le sacrifice de ma vie, vous témoigner toute ma reconnaissance. Mais, hélas! j'ai l'âme brisée par les malheurs de mon père et de ma mère! Si du moins je pouvais les voir une seule fois, je mourrais sans regret!
—Mon enfant, lui dit Hiu-chi, il ne faut pas vous abandonner ainsi à la douleur. J'ai entendu dire jadis, d'après la prédiction d'un religieux, que si un jour vous revenez à Tsien-tang, après avoir été inscrit sur la liste d'Or[41] et avoir obtenu des honneurs pour vos parents, vous aurez le bonheur de revoir votre mère. Vous devez, mon enfant, tourner tous vos efforts vers les succès littéraires: peut-être que cette heureuse prédiction pourra se réaliser.»
En entendant ces paroles, Mong-kiao passe de la tristesse à la joie; mais il n'ose encore s'abandonner à l'espoir de revoir sa mère.
Depuis ce moment, il songeait jour et nuit à son père et à sa mère, et telle était sa triste préoccupation, qu'il en perdit même le goût de l'étude. Peu à peu sa figure devint pâle et décharnée, son corps maigrit, et il tomba dans une maladie de consomption qui empirait à chaque instant. Le jour et la nuit, il appelait son père et sa mère avec l'accent du désespoir: on eût cru qu'il avait perdu la raison.
Kong-fou et Hiu-chi ne savaient plus quel parti prendre. Ils appelèrent d'habiles médecins, ils invoquèrent les dieux; mais ce fut en vain. Lorsque Kong-fou se trouvait seul avec elle, il lui adressait d'amers reproches. «Vous autres femmes, lui disait-il, vous êtes vraiment dépourvues de sens et de jugement. Il ne fallait pas lui révéler le secret de sa naissance. C'est votre imprudence qui est cause de son affliction profonde et de sa maladie. S'il arrive un malheur, vous aurez à vous reprocher la perte de votre jeune frère, et vous aurez rendu inutiles toutes les peines que nous avons prises pour l'élever.»
Hiu-chi ne répondait que par ses larmes et ses sanglots. Mong-kiao continuait à appeler jour et nuit son père et sa mère avec une persévérance qui semblait tenir de la folie. Kong-fou et sa femme avaient épuisé, pour le guérir, tous les moyens que pouvait suggérer leur tendre affection. Attachés jour et nuit à son chevet, ils ne savaient plus que pleurer et gémir.
Mais laissons un instant Mong-kiao, et passons à un autre sujet. Un jour le Bouddha compatissant de la mer du Midi, se promenait dans le bois de bamboux violets; il rencontra par hasard le dieu Kouân-în. «Je suis ravi de vous voir, lui dit-il; le génie de l'astre Wen-sing est maintenant affligé d'une maladie qu'aucuns remèdes humains ne peuvent guérir. Je veux vous prier d'aller lui sauver la vie.»
Kouân-în obéit. Il sort aussitôt du bois de bamboux violets, s'élève sur un nuage brillant, et se transporte en un clin d'œil aux bords du lac Si-hou. Il se métamorphose, et prend la forme et le costume d'un mendiant de la secte des Tao-ssé. Il arriva bientôt à la porte de Kong-fou, et se mit à demander l'aumône.