Plus le modèle est vieux, plus il a de ficelles à son service, elles se multiplient en même temps que ses rhumatismes; l’âge le rend encore bavard et prodigue de conseils. Tableaux et sculptures, il examine tout d’un œil connaisseur, décide du mérite d’une ébauche, et s’étaie de l’autorité des grands maîtres pour lesquels il a travaillé.
«Ah! monsieur, dit-il, l’art a bien dégénéré! Il fallait le voir du temps de Napoléon! je posais pour M. David, pour M. Guérin, pour M. Girodet-Trioson; c’étaient là de fameux peintres! comme ils soignaient la ligne et les contours! comme ils calculaient les proportions! ils ne faisaient rien de chique ou d’après le mannequin; ils prenaient toujours le modèle; ils le copiaient, ils l’étudiaient du matin au soir; aussi leur peinture était-elle fameusement blaireautée, unie comme une glace. Dans ce temps-là, nous ne pouvions fournir aux demandes des artistes; mais aujourd’hui, le métier ne va plus; tout est perdu!»
C’est surtout avec les élèves en loges, qui concourent pour le grand prix de Rome, que le modèle tranche du professeur. Telle est sa pénétration, qu’il signale dans un dessin non-seulement les imperfections qu’on peut y trouver, mais encore celles qui n’y sont pas. Il prévient l’erreur par un avis officieux: la tête est mal emmanchée; les bras sont trop longs; le torse est écrasé; les muscles ne s’attachent pas bien. Il est plus classique qu’un vieillard de l’Institut, plus rigoureux qu’un membre du jury d’admission, plus exigeant qu’un bourgeois qui, faisant faire son portrait, trouve les ombres trop fortes, et affirme qu’il n’a jamais eu autant de noir sur la figure.
«Monsieur, vous m’avez mis sous le nez une grosse tache; je vous observerai que je ne prends jamais de tabac.»
Dans les académies, le modèle se présente sous un aspect tout différent. Une académie de dessin est un lieu où les aspirants-Raphaël, les candidats à la succession du Puget, viennent, moyennant une rétribution légère, dessiner, peindre ou modeler d’après nature. Leur salle de réunion est une vaste pièce carrée garnie de gradins en amphithéâtre; au centre s’élève un piédestal en bois blanc, au dessus duquel une lampe est suspendue: c’est sur ce tréteau que s’installe le modèle, exposant ses muscles aux regards, à l’étude et à l’admiration des rapins.
Tous les lundis se débat une question importante: il s’agit de décider quelle sera la pose du modèle durant le cours de la semaine. Le torse sera-t-il en saillie ou masqué; courbera-t-on les jambes ou les développera-t-on? l’attitude sera-t-elle simple ou maniérée? La discussion s’échauffe, les essais se succèdent; les plus criards, et quelquefois les plus habiles finissent par l’emporter. Dès que la pose est arrêtée, le tumulte cesse, on s’installe, on taille les crayons, on prépare les palettes, on masse l’argile ou la cire. Chacun jouissant à tour de rôle du droit de choisir sa place, ceux qui ont les derniers numéros se résignent à copier le dos ou le profil du poseur. Le silence se rétablit, pour être interrompu bientôt par des chansons répétées en chœur, par des plaisanteries plus ou moins spirituelles, plus ou moins grossières. Le modèle y prend part: il risque un calembour, il débite des gaudrioles dignes d’un vaudevilliste du Palais-Royal, il emprunte des facéties au catéchisme poissard; si les cris de Posez donc! ne viennent pas l’interrompre, il provoque une immense hilarité. Aussi, durant le quart d’heure par heure qui lui est accordé pour se reposer, reçoit-il de la reconnaissance publique un tribut de cidre, de bière et d’eau-de-vie. On épuise la buvette pour assouvir sa soif inextinguible, car le modèle partage avec les musiciens, les pompiers et les cochers de fiacre, le privilége d’avoir le gosier toujours sec et l’estomac élastique.
La plus célèbre académie est celle de Suisse, située sur le quai des Orfèvres, au bout du pont Saint-Michel. Ex-modèle retiré du service, Suisse est aujourd’hui peintre en miniature et professeur de dessin. Son humeur joviale égaie ses élèves; quand il remarque parmi eux un grand nombre de nouveaux, il affuble son menton imberbe d’une barbe blanche postiche, frappe humblement à sa porte, et en entrant dit d’une voix cassée: «Pardon, messieurs, auriez-vous besoin d’un modèle à barbe?»
Cette charge obtient toujours un grand succès.
C’est dans les académies qu’on peut passer en revue les modèles qui, s’élevant au dessus de la foule de leurs collègues, se sont acquis une réputation fructueuse: célébrités que personne ne connaît, illustrations qui naissent et meurent dans l’obscurité, dont les noms, fameux dans les ateliers, sont complètement ignorés du public. Là, vous voyez en première ligne l’Italien Cadamuro, dont la carte de visite porte:
Cadamour,
roi des modèles.