et auquel personne ne dispute cette honorable souveraineté. C’est le vétéran du métier; et, bien qu’il ait eu quarante-cinq ans jusqu’en 1836, les ravages du temps l’obligent à se déclarer sexagénaire. Remarquez qu’il ressemble à Henri IV, et que, pour compléter l’illusion en joignant l’analogie de la coiffure à celle du visage, il relève le bord antérieur de son chapeau. Cadamour pose pour la tête d’expression, les muscles, les veines et les altères. Quand M. Gerdy, ou tout autre professeur d’anatomie, a besoin d’un écorché vivant, c’est Cadamour qui remplit cette fonction, et il vous dira qu’il s’en acquitte de manière à laisser de profonds souvenirs dans l’esprit des étudiants en médecine. Cadamour posera jusqu’à sa dernière heure: un même instant interrompra pour lui le cours d’une séance et celui de la vie; il mourra à son poste, et passera brusquement de la table de l’académie sur celle de l’amphithéâtre, ce Père-Lachaise des pauvres, afin de rendre service à la science après sa mort comme de son vivant. Il ne restera pour perpétuer son souvenir qu’une interminable chanson qui commence ainsi:

Air: O pescator dell’onda.

Malgré son grand âge, Cadamour est recherché par tous les artistes. Invitez-le à se rendre chez vous, il vous répondra par une lettre semblable à la suivante:

Monsieur,

Je suist bien fachez de vous re fuser mais tout le moit dedés senbre est prie et la motiez du moi de jenviez jeus quau 21 sisa peut vous con venire daprest cetent la vous pouvez chisire car dieut mersi je ne suis pas sent ou vrage lon masomme de pordelettre et je ne peut pas contentez tout mon monde jait loneur de vous salue

Cadamour

frende por sil
vous plait

Après Cadamour, le doyen des modèles est Brzozomwsky, qu’on appelle vulgairement Polonais, parce qu’aucun gosier français n’a jamais pu parvenir à prononcer son nom. Il est perruquier, rue Coquillière, n. 21, vend des pommades, et possède d’inappréciables recettes contre les maux d’yeux et les durillons, ce qui ne l’empêche pas d’avoir les pieds déformés par de nombreux tubercules. Heureux homme! Sa boutique est son Hôtel des Invalides: il se console en rasant les artistes de ne plus poser que très-rarement devant eux! L’embonpoint a gâté ses contours, mais il lui reste une main preste et légère qui manie le rasoir et le peigne avec une égale dextérité. Ce n’est plus Hercule, mais c’est Figaro.

Quant à Dubosc, qui pose depuis l’âge de cinq ans, il n’a rien perdu de ses facultés physiques. Modèle de formes irréprochables, il a été complice de presque tous les replâtrages mythologiques de l’ancienne école, et de presque toutes les productions bitumineuses de la nouvelle. Vertueux fils; sous l’Empire il figura l’Amour pour soutenir ses parents, et son carquois était pour eux la corne d’abondance. Homme rangé, il est parvenu à s’amasser dix-huit cents francs de rente: on assure qu’il plaçait à la caisse d’épargnes bien avant l’invention de cette institution philanthropique, qu’il n’a jamais passé le pont des Arts, qu’il met de côté les pièces de cinq francs dont on le gratifie, sans jamais en changer une seule, qu’il ne dîne point à défaut de monnaie, et paie son tailleur en gros sous.

L’économie est une qualité si rare chez les modèles, que ces assertions nous semblent difficiles à croire. La plupart n’ont pour banquiers que les marchands de vins des barrières, et déposent dans les guinguettes les fonds qu’ils ont gagnés durant la semaine. On cite toutefois un autre exemple d’ordre et de vie régulière: c’est Céveau, surnommé le beau dentelé, maître scieur de long, homme fort et carré, qui enlève des poids de cinquante, tient des tabourets en équilibre sur un petit doigt, et parie qu’il terrasserait un ours, pour peu qu’on mît des gants et une muselière à l’animal. Céveau était le favori de M. Ingres, avant que le chef de l’école du dessin se fût volontairement exilé à Rome.