A ce propos nous dirons que tous les peintres ont leur modèle de prédilection, qu’ils reproduisent incessamment dans leurs tableaux. Qu’un artiste rencontre dans la rue un homme aux traits mâles et fortement accentués, à la physionomie expressive, à la tournure athlétique, fût-ce sous les haillons d’un chiffonnier, l’artiste l’endoctrinera et l’aura bientôt fait passer de l’échoppe à l’atelier. C’est ainsi que Géricault recruta parmi les acteurs de madame Saqui le nègre Joseph, qui, venu de Saint-Domingue à Marseille, et de Marseille à Paris, avait été engagé dans la troupe acrobate pour jouer les Africains. Le Naufrage de la Méduse amena une nombreuse clientèle à Joseph, et ses épaules larges et son torse effilé la lui ont conservée, malgré ses impardonnables distractions. Car pensez-vous que l’Haïtien, brûlé par le soleil des tropiques, va demeurer tranquille dans sa pose comme Napoléon sur la Colonne? Non: vous voyez tout-à-coup sa figure s’épanouir, ses grosses lèvres s’ouvrir, ses dents blanches étinceler; il se parle à lui-même, il se conte des histoires, il rit à gorge déployée; il songe à son pays natal; réchauffé par la chaleur du poêle, il rêve le climat des Antilles; au milieu des émanations de la tôle rougie et de la couleur à l’huile, il respire le parfum des orangers. O illusions!
Parlerons-nous de la femme modèle? Jules Janin vous a poétiquement retracé l’histoire authentique d’une poseuse devenue grande dame, d’une poseuse chaste et pure, dont la vie, pareille à un conte de fée, prouve, comme un conte de fée, que la vertu trouve tôt ou tard sa récompense. Faut-il opposer la règle générale à cette charmante exception? Faut-il chercher la femme-modèle dans son galetas orné d’un lit de sangle, d’une commode de sapin, d’une cuvette fêlée et d’une paire de bottes? La suivrons-nous dans ses transformations somptuaires, tantôt déguenillée, tantôt portant manchon et cachemire français, et se promenant aux Tuileries, où les fashionables la prennent pour une comtesse? Ce sujet serait plus abordable, si la femme-modèle l’était moins. D’ailleurs, comment la reconnaître? Elle ne convient jamais de sa profession, elle l’exerce avec hypocrisie; elle est lingère, brodeuse, demoiselle de boutique, jamais modèle. Allez frapper à sa porte, elle vous crie par le trou de la serrure: «Pour qui me prenez-vous, monsieur? je ne pose pas.» Et pourtant vous la voyez accourir le lendemain, elle vient chez vous s’installer, bâiller, babiller, croquer des pastilles de menthe et vous expliquer les raisons cachées de sa réponse de la veille: elle vous étale des trésors qu’eussent enviés toutes les déesses de l’antiquité... O jeune artiste, regardez-les froidement; ne voyez dans votre modèle qu’une gracieuse statue; n’essayez pas de devenir le Pygmalion de cette blanche Galathée, et méditez ce vers proverbial:
Quidquid id est, timeo Danaos et dona ferentes.
Gens du monde, ne méprisez point les modèles, ce serait mépriser la force et la beauté physiques. Hélas! ces deux qualités, si estimées jadis, ne mènent plus aujourd’hui celui qui les possède qu’à épouser une veuve un peu mûre (elle ne tient pas à la fortune), à être tambour-major, clown au Cirque Olympique, ou modèle. Nos gouvernants ne sont plus des guerriers de six pieds, portant de lourdes épées; des hommes grêles et chétifs régissent l’univers du fond de leur cabinet. La pensée a remplacé l’action, l’intelligence a tué la matière; ce n’est plus Goliath qui règne, c’est David.
E. de la Bédollierre.
LA LIONNE