—Je ne m’en rendais pas encore bien compte dans ce temps-là: mais deux ans apportent bien des changements. A notre âge, qui est celui de toutes les curiosités, on regarde et on apprend mille choses auxquelles on ne faisait point attention; eh bien! voici notre vie: les jeunes personnes, comme on nous appelle, eussions-nous trente-six ans, si nous sommes encore à marier, les jeunes personnes ne comptent pour rien dans notre faubourg Saint-Germain: tout se fait pour elles, dit-on, mais rien par elles.
—C’est là une maxime que les gouvernements voudraient bien adopter pour les peuples.
—Oui, mais les peuples se révoltent; et nous, dont l’état est d’être agneaux ou colombes, nous subissons la loi commune, et on en abuse, du moins dans les familles qui n’ont point encore adopté la nouvelle mode, et où l’on ne nous contraint pas à faire des mariages d’inclination.
—Contraindre à faire des mariages d’inclination! allons, vous vous raillez de moi, pauvre étrangère.
—Non, je ne me raille point, c’est une nouvelle mode; mais il faut être énormément riche pour la suivre; il faut avoir cent mille livres de rente, une mère dont l’amie intime a un fils qui n’en a que cinquante tout au plus, mais en revanche un titre ou un très beau nom, de ces noms qui sont à eux seuls une dignité; alors les mères arrêtent le mariage de leurs enfants dans un jour d’expansion sentimentale auquel on a pensé depuis dix ans. Cependant on décide qu’on ne doit unir les jeunes gens que quand ils s’aimeront, et on débite là-dessus de charmantes maximes, car nos mères aiment toutes à parler d’amour. A dater de ce moment, le jeune homme reçoit l’autorisation de chercher à se faire aimer, et comme les cent mille livres de rente lui plaisent prodigieusement, il se promet bien de réussir; il abandonne le Jockey’s-Club et les parties ruineuses qui pourraient lui faire du tort si on les savait, il vient au bal et ne fait danser que sa future fortune; il vient caracoler au bois autour de la calèche où elle est promenée par sa mère. Si elle aime les chiens, il se met à aimer les chiens; si elle est musicienne, il aime la musique; si elle est gaie, il est gai; si son humeur est mélancolique, il est mélancolique et ne lit que Byron et nos poëtes ténébreux; enfin, pendant six mois, il est aussi parfaitement hypocrite qu’on nous force à l’être du berceau jusqu’à notre contrat de mariage.
—Mais les parents, les amis, ne disent-ils rien?
—Non: les parents, les amis sont dans le secret, et chacun dit:
«Comme monsieur tel est bien! qu’il est agréable! comme il monte bien à cheval! comme il a bon air! etc., etc. La mère dit à sa fille:—Comme il aime sa mère! qu’il est bon, distingué, spirituel! il sera pair un jour, et certainement il se fera remarquer à la chambre;» car si beau que soit un nom, voyez-vous, maintenant on sent bien qu’il faut retremper ses titres dans un peu de mérite personnel.
—Et que dit la jeune fille à cela?
—La jeune fille rougit un peu, elle se rappelle un soupir qu’il a fait semblant d’étouffer en apprenant qu’elle part pour la campagne; et pourtant c’est à la campagne que se frapperont les grands coups, d’autant qu’on a remarqué qu’à force d’entendre vanter les mariages d’inclination, la pauvre fille a pris la chose au sérieux, et semble accorder quelque préférence à... son cousin; car les cousins, on dit que c’est la peste des familles, et peut-être on a raison.