Marguerite essuya ses yeux; en voyant pleurer Diana, dont elle croyait que les larmes coulaient pour elle, la jeune fille avait perdu quelque peu de sa fermeté.

«Non, répondit-elle, il est arrêté, et le contrat doit se signer ce soir: ce serait un esclandre; d’ailleurs, que gagnerais-je à attendre? ce mariage est encore un des meilleurs de ceux qu’on me propose depuis longtemps; tout est dit, il en sera ce qu’il pourra.

—Mais, mon enfant, expliquez-moi ce qui a pu vous conduire, vous que j’ai vue décidée dans un temps à faire, comme nous autres Anglaises, un mariage d’amour, à faire aujourd’hui la sotte affaire que vous êtes sur le point de conclure? y a-t-il de votre part inclination contrariée, dépit, désespoir? En vérité, je ne comprends rien à cette décision.

—Il n’y a rien au monde que l’ennui d’être ce qu’on appelle une fille à marier: je me marie pour être mariée et qu’il n’en soit plus question; pour ne pas être, par exemple, un jour comme ma tante Éléonore: pauvre créature, elle a vieilli sous le harnais d’une fille à marier, et je la vois encore, malgré ses quarante-cinq ans, se redresser et faire la charmante quand un célibataire passe auprès d’elle: elle me rappelle toujours le cheval du grand Frédéric, qui dressait l’oreille et piaffait encore dans sa vieillesse quand il entendait sonner de la trompette.

—Si vous riez, Marguerite, nous voilà perdues; c’est un indice certain que vous allez vous affermir dans votre folie.

—Folie! folie! demandez à ma mère si je ne fais pas une action très raisonnable. Écoutez, je veux bien vous le dire en confidence; malgré l’air de jeunesse que me donnent mes cheveux blonds et une certaine délicatesse répandue dans toute ma personne, j’ai vingt-quatre ans passés. Quand les vingt-cinq auront sonné, j’aurai perdu toutes les chances de me marier en jeune fille, on ne pensera plus pour moi qu’aux hommes de quarante ans au moins; puis, si j’ai le malheur d’arriver à trente, il ne tiendra qu’à moi de croire qu’il n’y a plus au monde que des hommes de cinquante ans (bien conservés, à la vérité); ensuite chaque année comptera quadruple, et en peu de temps je deviendrai une fille de mérite, et je ne devrai plus aspirer qu’aux veufs de soixante ans, goutteux, asthmatiques ou sourds, qui penseront à moi pour mes vertus, parce qu’ils auront besoin de cataplasmes, de tisanes et de soins dans leurs vieux jours. Hélas! hélas! c’est ma dernière année de jeunesse comme fille à marier, et j’en veux profiter.

—Pour faire une belle fin, vraiment!

—Que voulez-vous, Diana, les choses sont arrangées en France de façon que je n’ai point de chance de mieux faire, puisque je suis arrivée jusqu’ici sans changer d’état.

—Pourquoi aussi ne vous êtes-vous pas mariée plus tôt?

—Oh! pourquoi, répondit Marguerite en soupirant, parce que j’avais un brin de roman dans le cœur, et que ma mère avait dans la tête dix grains d’ambition; à mon entrée dans le monde on me trouva jolie.