—Fort bien! ce choix me plaît, et il réunit, je crois, toutes les convenances. Dureynel est bien né, aimable et riche; son père est mon ami; il m’a gagné vingt louis hier soir à l’écarté; j’irai le voir aujourd’hui même, et l’affaire ne souffrira sans doute aucune difficulté.

Un mois après, le mariage eut lieu; le jour des noces, les deux nouveaux époux partirent pour la Suisse, à l’improviste, et sans même avertir les grands parents. Ces sortes d’enlèvements légitimes étaient alors une mode récemment empruntée à l’aristocratie anglaise. M. Armand Dureynel, qui se piquait de suivre exactement les lois du bon genre, aurait renoncé à la moitié de la dot de sa femme, plutôt qu’à ce voyage sentimental qui donne à la lune de miel un reflet d’élégance et de haute distinction. Alix ne fit pas la moindre résistance. On venait de lui dire qu’une femme doit suivre son mari; elle avait juré de se conformer aux commandements de la charte matrimoniale, et ce n’est pas dès le premier jour qu’elle aurait commencé à enfreindre ses devoirs d’épouse obéissante. Elle monta donc gaiement en chaise de poste, et, recevant à la fois une double initiation, elle entra en même temps et au grand galop dans le charmant exercice de la vie conjugale et de la vie fashionable.

Dix ans se sont écoulés depuis ce pèlerinage. Lancée par l’hymen dans une carrière brillante, madame Dureynel fut bientôt citée parmi les divinités de la mode parisienne, et aujourd’hui elle figure avec avantage dans cette élite de merveilleuses que l’on rencontre à toutes les solennités élégantes; infatigables amazones, dédaignant les paisibles récréations de leur sexe, et abdiquant le doux empire des grâces discrètes pour suivre nos dandys à la course et se mêler aux grandes et aux petites manœuvres du Jockey’s-Club; reines du monde cavalier, que l’on a surnommées les Lionnes, pour rendre hommage à la force, à l’intrépidité et à l’inépuisable ardeur dont elles donnent chaque jour tant de preuves.

La femme libre réclame tous les droits et priviléges que les lois et les mœurs ont réservés à l’homme; elle veut être admise au partage de la puissance dans tous ses degrés, du gouvernement dans tous ses emplois, de l’œuvre sociale dans toutes ses fonctions;—la lionne est moins ambitieuse: elle enferme son émancipation dans des bornes plus étroites, et, laissant au sexe le plus fort le poids des affaires et le maniement d’une autorité banale, elle ne demande, ou plutôt elle ne prend que la facile liberté de partager les plaisirs, les usages, les façons, les fatigues, les allures, les travers, les ridicules et les grâces de l’homme élégant. Pour tout le reste, elle ne demande pas mieux que de demeurer femme. Dans les pratiques de la vie fashionable seulement il lui faut des franchises illimitées.

Mais ici, l’analyse est insuffisante si l’on veut que le portrait soit complet. Êtes-vous curieux de connaître la lionne dans toutes les nuances de son caractère, dans tous les détails de son existence publique et privée? passez une journée avec madame Dureynel.

Entrons donc dans ce petit hôtel nouvellement bâti à l’extrémité de la Chaussée d’Antin. Voyez, quelle charmante habitation! N’admirez-vous pas l’élégance de ce perron, la noblesse de ce péristyle, le choix de ces fleurs, la verdure de ces arbustes exotiques, la grâce de ces statues? Peu de lionnes sans doute ont une cage aussi belle. Mais, hâtez-vous, il est déjà huit heures, et les lionnes sont diligentes.—Madame Dureynel vient de se réveiller; elle sonne sa femme de chambre, qui l’aide dans sa première toilette du matin; ces soins ne prennent qu’un quart d’heure; puis la lionne congédie sa camériste, en lui disant:

—Allez, mademoiselle, et faites venir Job.

L’appartement de madame Dureynel mérite les honneurs d’une description. Il se compose de quatre pièces décorées dans le style du moyen âge. La chambre à coucher est tendue en damas bleu, et meublée d’un lit à baldaquin, d’un prie-dieu, de six fauteuils et de deux magnifiques bahuts, le tout en bois d’ébène admirablement sculpté; des glaces de Venise, un lustre et des candélabres en cuivre doré, des vases et des coupes d’argent ciselés avec un art infini, et deux tableaux, une Judith de Paul Véronèse, et une Diane chasseresse d’André del Sarto, complètent l’ameublement de cette pièce. Le salon est surchargé d’ornements, de meubles, de peintures, de curiosités de toutes sortes; on dirait une riche boutique de bric-à-brac; ce que l’on remarque surtout dans cet amas d’objets divers, ce sont les armes qui tapissent les murs: des lances, des épées, des poignards, des gantelets, des casques, des haches, des morions, des cottes de mailles, tout un attirail de guerre, l’équipement complet de dix chevaliers. Le boudoir et la salle de bains ont la même physionomie gothique, sévère et martiale. Rien n’est plus étrange que le désordre d’une jolie femme au milieu de ces insignes guerriers et de ces formidables reliques du temps passé:—une écharpe de dentelle suspendue à un fer de lance,—un frais chapeau de satin rose accroché à un pommeau de rapière,—une ombrelle jetée sur un bouclier,—des souliers mignons bâillant sur les cuissards énormes d’un capitaine de lansquenets.

A voir la lionne dans son négligé du matin, on pourrait aisément commettre une grave erreur, et la prendre pour un joli jeune homme de dix-sept ans, tout aussi bien que pour une femme de vingt-huit. Le costume est d’une ambiguïté complète. Madame Dureynel porte une robe de chambre de cachemire vert, doublée de soie rouge, large, flottante, et tombant jusqu’à ses pieds chaussés de vastes pantoufles turques; une cravate de foulard entoure son cou; un bonnet de velours noir couvre sa tête et ne laisse échapper de chaque côté qu’une seule boucle de cheveux. Ainsi vêtue, elle passe dans son boudoir; et elle se livre d’abord à la lecture des journaux,—non pas ces feuilles légères et frivoles consacrées à la mode, à la littérature et aux théâtres,—mais le Journal des Haras, le Journal des Chasseurs, et deux ou trois journaux politiques très sérieux, très graves, qu’elle parcourt d’un bout à l’autre afin d’être au courant de toutes choses.

Madame Dureynel est interrompue dans cette lecture intéressante par Job, qui se rend à ses ordres. Job est le groom de la lionne.