L’escrime a été recommandée à madame Dureynel par son médecin, excellent docteur de lionnes, habile à ne conseiller que ce qui peut plaire, et à régler ses ordonnances sur le caractère, les habitudes, les goûts et les passions de ses clients:—système médical qui fait fortune dans le beau monde. Les lionnes se plaisent à tous les exercices masculins; l’escrime d’ailleurs est un passe-temps salutaire à la santé, favorable à la grâce des mouvements et au développement de la beauté. Madame Dureynel, qui a déjà quatre ans de salle, ne se servira sans doute jamais de son talent pour se battre en duel avec une rivale ou une ennemie, comme l’ont fait, dit-on, de grandes dames et de célèbres comédiennes de l’ancien régime, mais elle se trouve fort bien d’une gymnastique qui lui a ôté ses migraines, ses vapeurs, et autres incommodités frivoles qu’une bonne lionne laisse aux femmelettes et aux mijaurées.
—Non, répond madame Dureynel, je ne prendrai pas ma leçon aujourd’hui; d’autant mieux que voici mes convives. Faites servir le déjeuner.
Les convives de madame Dureynel sont deux lionnes, ses plus intimes amies, ou plutôt, comme elle les appelle, ses plus chères camarades. Madame de Tressy et madame Primeville donnent une franche poignée de mains à la maîtresse de maison, qui leur dit:
—Je vous ai averties que ce serait sans façon: un véritable déjeuner de garçons, rien de plus: des huîtres, un pâté de foie gras, et quelques bagatelles; par exemple, j’espère que l’on n’aura pas oublié le vin de Champagne frappé de glace.
On se met à table, une large brèche est faite au pâté; les bagatelles se présentent sous la forme copieuse et solide d’un chapon truffé et de divers autres plats de même importance. Les trois lionnes mangent de tout, de manière à soutenir l’honneur de leur nom, c’est-à-dire avec un appétit vraiment léonin. N’est-il pas bien naturel qu’elles aient besoin de prendre des forces pour résister au train d’une vie pleine d’activité, de mouvement et d’exercice? Tout en faisant honneur au repas, elles causent gaiement, vivement, et même parfois toutes ensemble, comme des femmes vulgaires; car pour être lionne, il n’est pas dit que l’on doive renoncer à tous les priviléges et à toutes les faiblesses d’un sexe qui sait nous charmer par ses qualités, et plus encore par ses adorables défauts. On a beau vouloir chasser le naturel, il se réfugie toujours quelque part et se révèle de quelque côté.—La lionne a beau se métamorphoser dans l’action, elle reste femme par l’abondance de la parole.
Entre les trois amies, la conversation roule nécessairement sur les choses à la mode, et la médisance n’est pas plus exclue de l’entretien qu’elle ne le serait chez des dévotes ou chez des bas-bleus.
—Que dit-on de nouveau? demande madame Dureynel.—Vraiment, les propos varient peu depuis quelque temps; nous ne sommes pourtant pas dans la morte-saison du scandale!—Avez-vous lu le dernier roman de Balzac?—Je ne lis jamais de romans.—Ni moi.—Ni moi.—Le vicomte de L..... a donc vendu son cheval gris?—Non, il l’a perdu à la bouillotte, et c’est là le plus grand bonheur qui lui soit arrivé au jeu!—Comment! perdre un cheval qui lui avait coûté 10,000 francs, tu appelles cela du bonheur?—Dix mille francs, dis-tu? Il lui en coûtait plus de cent mille, et voilà bien ce qui fait qu’il a joué à qui perd gagne, M. de L..... était pour son cheval d’un amour-propre excessif et ridiculement opiniâtre; il acceptait et il provoquait sans cesse des paris énormes; le cheval était toujours vaincu, mais ses défaites n’altéraient en rien la bonne opinion que le vicomte avait conçue de cette malheureuse bête, si bien que cet aveuglement lui a enlevé quatre ou cinq mille louis en moins d’un an.—Je ne le croyais pas assez riche pour soutenir une aussi mauvaise chance.—Avez-vous entendu Mario lundi dernier? Il a chanté comme un ange.—Et le ballet nouveau?—Il serait parfait si nous avions des danseurs; car de beaux danseurs sont indispensables dans un ballet, quoi qu’en disent nos amis du Jockey’s-Club, qui ne voudraient voir que des femmes à l’Opéra.—Madame B..... a-t-elle reparu?—Non, c’est un désespoir tenace. Elle regrette le temps où les femmes abandonnées allaient pleurer aux Carmélites; mais nous n’avons plus de couvents à cet usage, et c’est fâcheux, car rien n’est plus embarrassant qu’une douleur qu’il faut garder à domicile.—Pourquoi n’imite-t-elle pas madame d’A..., qui ne porte jamais que pendant trois jours le deuil d’une trahison?—L’habitude est si féconde en consolations!—A propos de madame d’A..., on assure que le petit Roland est complètement ruiné.—Que va-t-il devenir?—Il se fera maquignon.—Non, il va entreprendre un voyage scientifique en Californie; il a un oncle académicien qui lui a promis de le faire recevoir savant et de lui ouvrir les portes de l’Institut.—C’est dommage! il excellait au steeple-chase.—N’a-t-il pas eu un cheval tué sous lui?—Oui, Mustapha, au capitaine Kernok, mort d’une attaque d’apoplexie foudroyante en traversant la Bièvre dans une course au clocher.—Il y eut même un procès à ce sujet; le capitaine prétendait retirer son enjeu, et tous les gentlemen riders engagés pour Mustapha soutenaient que les paris devaient être annulés.—Cela me paraît juste: l’apoplexie est un empêchement de force majeure.—Cependant le comité a décidé le contraire.—En es-tu bien sûre, ma chère Primeville?—A telles enseignes que j’ai perdu cinquante louis dans cette affaire. J’avais parié pour Mustapha contre miss Annette.—A jeu égal?—Non, simple contre triple.—C’était bien la proportion.—Tu n’es pas toujours aussi malheureuse. Combien as-tu gagné à Chantilly?—Trois cents louis; c’est Alfred qui avait arrangé mes paris.—Il s’y entend bien!—C’est le plus admirable spéculateur du turf.—Et toi, Dureynel, comment te traitent les chances du sport?—Mal. Je tenais note de mes pertes, mais cela devenait si effrayant que j’ai déchiré la feuille. Hier encore, à la petite course de la Porte-Maillot, j’ai perdu vingt-cinq louis contre M. de Sareuil, et je viens de les lui envoyer. Si cela dure, je n’y pourrai plus tenir. La semaine dernière j’ai été obligée d’emprunter mille écus à Armand.—Ton mari? comment se porte-t-il? le verrons-nous aujourd’hui?—Je ne sais; il y a vingt-quatre heures que nous ne nous sommes rencontrés, et je ne suis pas allée chez lui ce matin par discrétion. Armand est mon meilleur ami, un garçon charmant que j’aime de toute mon âme, et que pour rien au monde je ne voudrais contrarier; mais enfin je suis sa femme, et dans ma position il est des choses que je ne puis pas savoir officiellement.—Tu as raison; l’amitié conjugale a ses délicatesses, et tu les comprends à merveille.—Oui, ma chère belle, tes sentiments sont irréprochables, et tes déjeuners sont comme tes sentiments. Qu’allons-nous faire a présent?—Si vous voulez, nous irons au tir aux pigeons à Tivoli, puis au Bois; il y a une course particulière, vous le savez, entre Mariette et Léporello.—Oui, nos chevaux de selle nous attendent à la porte d’Auteuil; nous irons les prendre en calèche.
Il est une heure; les lionnes se rendent à Tivoli. Toutes les notabilités de la fashion sont réunies au tir; le plus habile de la bande abat vingt-cinq pigeons sur trente coups. Des paris considérables sont engagés. Madame Dureynel, dont l’adresse est connue, se met de la partie; elle prend la carabine d’une main sûre, elle ajuste le but avec une rare aisance, le coup part, et le pigeon tombe. On applaudit, et la lionne est plus fière de cette prouesse qu’elle ne le serait de la plus brillante conquête.
—Au bois maintenant!—La calèche vole; à la porte d’Auteuil, les trois amies montent à cheval et arrivent au galop sur le terrain de la course. Lionnes et dandys s’abordent en se serrant cordialement la main, à la manière anglaise.
—Voulez-vous votre revanche? demande M. de Sareuil à madame Dureynel.