—Volontiers. Pour qui pariez-vous?
—Pour Mariette. Trente louis contre vingt-cinq.
—Vous n’êtes pas maladroit! Changeons: vous, Léporello à vingt-cinq, et moi Mariette à trente?... Si vous tenez à Mariette, mettez quarante louis contre mes vingt-cinq. Je viens de voir les paris de ces messieurs, ils sont engagés sur ce pied.
—Pas tous; il y en a même qui se sont faits au pair; mais enfin, je veux vous prouver que je suis beau joueur. Va pour quarante!
Le signal est donné, les deux chevaux partent, Léporello arrive le premier au but, mais une difficulté s’élève sur un accident de la course. Les parieurs soutiennent chaudement leurs intérêts: M. de Sareuil est sans ménagement dans la discussion, et madame Dureynel se défend comme une lionne; de part et d’autre on échange de vives paroles; et jusqu’à ce que le jugement soit prononcé, les cavaliers ne veulent rien céder aux dames, car ici il s’agit d’argent et non de compliments. Si quelque merveilleux de l’ancien temps, étranger aux mœurs de la haute fashion moderne, assistait à ce singulier débat, il ne manquerait pas de s’écrier:—Vieille chevalerie française! Aimable retenue du beau sexe! qu’êtes-vous devenues?
Cependant les arbitres se prononcent en faveur de Léporello, et madame Dureynel se retire, furieuse et maudissant ses juges en style cavalier. Les trois lionnes ont décidé qu’elles ne se quitteraient pas de la journée.—Où aller? se demandent-elles en sortant du bois de Boulogne.—A l’école de natation.
Nous avons aujourd’hui et depuis peu, à Paris, des établissements nautiques consacrés aux dames: les mœurs de l’époque exigeaient cette innovation. Les lionnes nagent comme des carpes. Voyez madame Dureynel, vêtue de son costume marin; ses pieds nus foulent vaillamment les planches raboteuses et les nattes grossières du bateau; elle monte lestement au sommet d’une échelle en disant: «Je vais donner une tête!» On fait cercle, et la lionne s’élance dans l’eau la tête la première, avec une vigueur et une adresse qui provoquent les applaudissements des spectatrices: pendant une heure entière elle fait la coupe, la planche et le plongeon, tantôt suivant le fil de l’eau, et tantôt remontant le courant, sans que ce pénible exercice épuise ses forces.
Après le bain, madame Dureynel et ses amies vont dîner; puis elles se rendent à l’Opéra dans tout le luxe d’une toilette brillante et excentrique; les lionnes tiennent surtout à ne pas être vêtues comme les autres merveilleuses; elles recherchent les étoffes bizarres et les formes étranges; leur audace naturelle se montre dans leurs ajustements; elles ont le mérite d’inventer sans cesse et de beaucoup oser, et par ce moyen elles sont sûres de se faire toujours remarquer.
Pendant un entr’acte de Robert-le-Diable, Jules de Rouvray, jeune dandy de dix-huit ans, cousin de madame Dureynel, vient saluer les lionnes dans leur loge. Jules est doué d’une figure fort intéressante, et il regarde sa cousine d’un air tendre et langoureux. Au lever du rideau, il sort de la loge, et madame de Primeville se met à plaisanter agréablement sur sa timidité et sa gaucherie.
—Pas si timide! dit madame Dureynel en riant. Tenez, voici un billet qu’il m’a glissé, fort adroitement, ma foi! Une déclaration, rien que cela! Lisez! Comment trouvez-vous le style? Pauvre garçon! que veut-il que je fasse de sa passion? Il s’adresse bien mal!