—Je te l’ai déjà dit, la comédie ne va pas du tout maintenant: je ne fais que de l’opéra et de l’opéra-comique. Du chant. du chant, et toujours du chant! voilà le cri des directeurs. Le public ne veut pas autre chose. C’est une rage, une fureur! Mais ça ne peut pas durer éternellement: on se fatiguera de musique et on reviendra au drame et à la comédie. Alors je penserai à toi.
—Sapristi! vous me ferez bien plaisir, je n’oublierai jamais qu’à Strasbourg...
—Et ton petit bonhomme, comment va-t-il?
—Il se porte comme un roi. A propos, savez-vous que ma femme est accouchée de son deuxième? Ces enfants, ça vient, ça vient au moment où l’on est déjà assez embarrassé pour soi. Dites donc, c’est ma femme qui a été joliment goûtée à Strasbourg!... Mais nous voilà tous les deux sur le pavé! C’est assommant, ma parole d’honneur! Tâchez donc de nous trouver quelque chose: je ne demande pas mille écus par mois: tenez, pourvu que nous ayons de quoi boulotter tout doucement, je serai content. J’aurais pourtant le droit d’être plus exigeant. Quand on a joué les premiers rôles à Strasbourg...
—Parbleu! je le sais fort bien que tu as joué les premiers rôles à Strasbourg, puisque ton engagement a été fait par moi. Mais sois tranquille, je te soignerai.... tu peux en être sûr.
—Allons, au revoir, je compte sur vous.»
L’artiste est déjà sur l’escalier qu’on entend encore murmurer: «Dire que j’ai joué les premiers rôles à Strasbourg!... Gueux de directeurs! chiens de directeurs!» En sortant de chez le correspondant, le premier rôle de Strasbourg va retrouver quelques compagnons d’infortune dans le jardin du Palais-Royal, rendez-vous de prédilection des artistes sans engagement. C’est là qu’ils se consolent de la rigueur du sort en maudissant de concert les directeurs et le public. Mais, remarquez-le bien, jamais ils ne se permettent la moindre excursion dans les cafés d’alentour: ils se contentent du rafraîchissement naturel que leur fournit l’ombrage des tilleuls. Hélas! le pont des Arts, ce pont qui par sa dénomination même devrait leur être ouvert n’est pour beaucoup d’entre eux qu’un affreux sarcasme. Heureusement qu’on peut vivre d’espoir: tous rêvent un brillant engagement et une large moisson de couronnes:
Sans l’espérance, point d’avenir;
«Sans l’espérance, mieux vaut mourir.»
La chanson dit vrai.
Revenons au correspondant. Il est plus difficile de savoir ce qui se passe dans son cabinet, lorsque c’est une actrice qui va solliciter. Nous ne voudrions rien affirmer de crainte d’éveiller quelques susceptibilités; mais nous pensons que les honoraires de deux et demi pour cent ne sont pas les seuls bénéfices auxquels il puisse prétendre. Le soir, il fréquente assidûment les théâtres et ne manque jamais une première représentation. La porte des acteurs lui est ouverte comme celle du public. Dans la salle, on le voit à l’orchestre causer familièrement avec un journaliste; derrière le rideau, on l’aperçoit adossé contre un portant[17], plonger sans façon ses doigts dans les tabatières des artistes, qu’il tutoie presque tous, depuis le plus ignoré jusqu’au plus connu. Et ceci n’a rien de surprenant, car ces gens qui sont aujourd’hui l’idole chérie du public et des directeurs ont autrefois passé par ses mains, pauvres et sans réputation. C’est lui qui les a poussés dans la route, qui leur a fait gagner leurs éperons. Personne ne pourrait publier des mémoires plus curieux: il sait tous les bons mots des acteurs en vogue, la chronique scandaleuse de tous les théâtres, le nombre des amants de mademoiselle une telle, le chiffre exact des dettes de telle autre.