Il n’est pas de gazetier mieux à portée que lui de recueillir ces bruits de coulisses, ces anecdotes de foyers et en général ces mille riens dont le public parisien est si friand. Nombre d’artistes fameux ne dédaignent pas de le consulter sur un effet à obtenir, sur la manière de terminer une tirade. Quelquefois il est ou il a été lui-même un acteur de plus ou moins de talent. Nous avons maintenant une célébrité d’un de nos théâtres secondaires, qui est en même temps un marchand de chair humaine assez famé.

D’ordinaire il est bon enfant dans toute l’acception du mot, et mérite à bon droit le nom d’ami des artistes. Il a constamment à leur service quelques-unes de ces bonnes paroles parties du cœur, et, ce qui est plus positif, quelques pièces de cent sous à leur prêter dans les cas pressants. Ils devraient donc lui garder de la reconnaissance, mais il n’en est pas toujours ainsi. Il faut entendre certains comédiens (tristes victimes de l’injustice du public) déblatérer sur le compte de ce pauvre correspondant! Comme ils l’habillent, grand Dieu! A les en croire, il n’est pas de juif, d’usurier qui soit plus rapaces que lui! La chute d’un homme de talent, le succès d’un croûton[18], ils lui mettent tout sur le dos! Et puis ces messieurs se plaignent d’avoir du bonheur devant la rampe et du malheur devant le correspondant: c’est-à-dire que, par une fatalité inconcevable, chaque fois qu’il est venu les voir jouer, ils n’ont pas eu leur succès accoutumé, ils n’ont pas brillé de tout leur éclat: ce qui fait qu’ils ont été estimés moins qu’ils ne valaient réellement, etc., etc.

Le correspondant tient de l’acteur par sa prédilection pour les étages élevés: il se loge d’habitude au troisième ou au quatrième au-dessus de l’entre-sol. La grandeur de son appartement varie suivant le nombre des personnes qui composent sa famille, mais les deux plus belles pièces sont toujours consacrées aux besoins de sa profession. L’une (celle qui est la plus vaste) lui sert de salon d’attente, et l’autre de cabinet de travail. Celle-ci est meublée comme le sont les cabinets de rédacteurs, d’agents d’affaires; seulement, on est sûr d’y trouver quelque scène de drame reproduite par le crayon ou le pinceau, quelque portrait d’artiste célèbre, donné à son ami *** correspondant, comme souvenir d’amitié. Assez souvent il occupe un commis à douze cents francs qui fait les écritures et le représente en son absence.

A l’époque du renouvellement de l’année théâtrale, c’est-à-dire à l’approche de Pâques, le salon d’attente du correspondant présente à l’observateur un coup d’œil assez piquant. On a peine à trouver place sur les chaises disposées le long des murs, tant est grande l’affluence de comédiens des deux sexes. La première chose qui saute aux yeux tout d’abord, c’est que les visages de la partie mâle de la société sont tous rasés avec le plus grand soin: on n’aperçoit pas la moindre apparence de barbe, le plus petit vestige de moustache ou de favoris. Mais ceci est une des nécessités de l’état, et les disciples de Thalie et de Melpomène doivent déposer en offrande sur l’autel respectif de ces déesses jusqu’au dernier poil de leurs barbes. L’encre de la Chine et la sépia leur offrent d’ailleurs une utile ressource.

Nous remarquerons ensuite qu’avec un peu de tact il est facile d’assigner à chacun l’emploi qu’il occupe au théâtre. Le jeune premier se distingue par son habit à la française, ses gants beurre-frais et sa frisure anacréontique; le premier rôle se promène d’un air fier, drapé majestueusement dans son manteau (le premier rôle a un faible pour le manteau); le comique, continuant à la ville le caractère qu’il a devant la rampe, cherche par ses lazzi à provoquer le rire de l’assemblée; le ténor léger, pirouettant lourdement sur lui-même, se décèle par sa rotondité et le nombre de bagues qui ornent ses doigts bouffis; la prima donna roucoule d’une manière plus ou moins juste. Dans cette salle, c’est un bruit, un bourdonnement continuel, qui rappelle assez bien la confusion des langues. Portons nos regards sur les murailles du salon: on a peine à démêler la couleur du papier qui les recouvre, tant il est surchargé d’affiches et d’annonces de toutes sortes, le plus souvent écrites à la main. On lit d’un côté: «Bonne table d’hôte à 22 sous: on a potage, trois plats au choix, dessert, carafon de vin et pain à discrétion;» plus loin: «Rouge végétal et blanc de baleine superfin à vendre, s’adresser au bureau.» D’un autre côté: «Belle garde-robe de premier comique à céder: on accordera des facilités pour le paiement, etc., etc.»

A l’arrivée du correspondant, toutes les conversations cessent: on l’entoure, on se presse autour de lui. Il faut le voir distribuer des poignées de main à droite et à gauche; à celui-ci c’est un mot flatteur sur le succès qu’il a obtenu, à celui-là c’est une parole de consolation pour son peu de bonheur.

«Eh! bien, Casimir, dit-il en s’adressant à un premier rôle, j’espère que tu n’as pas été maltraité à Lyon. Peste! quel succès!

—Mais, oui, mais, oui, reprend celui-ci en se rengorgeant, ça n’a pas été trop mal. Aussi on ne m’aura pas cette année à moins de six mille et un bénéfice: c’est à prendre ou à laisser.

—Et toi, mon pauvre Saulieu, tu as donc eu du désagrément à Rouen?

—Ne m’en parlez pas! Je débute avec ma femme dans la même pièce: ma femme obtient un succès colossal, et moi je suis empoigné depuis ma première scène jusqu’à la dernière: aussitôt que j’ouvrais la bouche, c’était des cris, un tapage à faire crouler la salle. Tout le monde se fait attraper dans cette chienne de ville-là!... Adolphe, vous savez cette belle fourchette..., ce farceur qui a toujours la fringale, a débuté le lendemain dans un rôle charmant, un véritable emporte-pièce: eh bien! ça ne l’a pas empêché d’être égayé[19], et pourtant il n’est pas maladroit. Ce qui me contrariait, c’était de me séparer de ma femme, car il m’a bien fallu trouver ailleurs un engagement.»