L’HUMANITAIRE.
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L’humanitaire est le zélateur d’une secte récente, née du dégoût de nos troubles politiques, et qui n’a de barbare que le nom; mais les noms inusités blessent le tympan du vulgaire et sont frappés d’anathème, car l’inusité fait peur aux enfants. Or, les peuples sont des enfants irascibles et de piètre tolérance, témoin Socrate, empoisonné légalement pour avoir eu l’audace de faire planer un seul Dieu, l’éternel géomètre, sur la cohue lascive et déréglée des dieux de l’Olympe; témoins les adeptes du Christ livrés aux jeux du Cirque.
L’humanitaire nous vient en droite ligne de Socrate; il est parent, ou peu s’en faut, des premiers martyrs; il en descend par la métempsycose, et ne voudrait pas y remonter par le Calvaire. Nous souhaitons à l’humanitaire le triomphe des martyrs, moins leur persécution; et, pour lui donner un coup de main amical dans ce défilé périlleux, nous essaierons de déblayer au profit de sa mission bruyante et conciliatrice les préjugés accumulés pour le moment sur sa route.
On prétend, à la vérité, que nous sommes un peuple léger et doux, désabusé de la guillotine, très ricaneur à l’endroit des paradoxes pour en avoir essayé de tous les genres, et qui procède au rebours des Anitus et des Domitien. Chez nous, dit-on, la caricature a remplacé la ciguë et le cirque. L’humanitaire acceptera volontiers son Panthéon des mains de la caricature. Gavarni et Daumier lui doivent sa canonisation. Que la lithographie lui soit légère!!!...
Au grand scandale du socialiste proprement dit, variété de l’économiste, et dont les vues se renferment timidement dans la limite actuelle des circonscriptions nationales, l’humanitaire a la prétention de formuler un programme cosmopolite. Petites ou grandes, à ses yeux toutes les réformes se tiennent; l’une entraîne l’autre; et, d’après la loi de proportion qu’il ne perd jamais de vue, le plus modeste changement dans le cours des habitudes agissant de proche en proche, soit par compression, soit par expansion, sur tous les membres d’une constitution sociale (ce que constate la science physiologique dans la croissance comme dans le dépérissement des individus), métamorphoser un village ou la surface entière du globe, c’est tout un pour l’humanitaire. L’humanitaire est la racine même des radicaux; c’est le radical par excellence. Il sourit dédaigneusement quand on lui parle des chemins de fer qu’on lance à grand’peine dans quelques localités, fantaisies de luxe, à son avis, exubérance de vanité coquette chez des peuples qui n’ont pas encore généralisé dans leurs villages le luxe municipal de leurs métropoles. La caisse d’épargnes, avec ses 4 pour 100 d’intérêts, ne lui semble également qu’une gimblette philanthropique, qu’un avortement de notre génie financier. Ne parlez pas de la réduction des rentes à l’homme qui tient le secret de quadrupler les revenus du monde. Et quant à la réforme électorale, isolée de ses bases primordiales dont il se fait fort de détailler le plan au premier venu, il ne la considère que comme un élément de complication dont il doit résulter d’incalculables catastrophes; en quoi je suis tout-à-fait de son avis.
Du socialiste à l’humanitaire, la distance est donc bien tranchée; c’est la distance qui sépare le législateur du prophète. Le législateur parle un style à ras de terre; il voit les choses d’en bas, et sent quelque peu son athée. Le prophète chante au nom du ciel; il a grimpé le Sinaï; son regard embrasse le monde, et Dieu lui parle.
Je n’ai pas à donner la série des idées de l’humanitaire, mais seulement le galbe de sa silhouette, sans personnalité, au point de vue général.