L’humanitaire en est à ses débuts en matière de propagation; sa forme a quelque chose de coriace et de belligérant. C’est sur l’épiderme de tous les partis qu’il travaille tour à tour à donner le fil de la politesse au tranchant de son rasoir. Il réconcilie les opinions rivales quand elles se mordent, à la manière des Turcs qui distribuent de droite à gauche des coups de bâton, lorsque les Juifs et les Arméniens se prennent à la barbe dans les rues de Constantinople. Les Juifs font le plongeon sous la bastonnade; les Arméniens remontent d’un cran dans leur gravité; ces fiers rivaux continuent de vendre des pastilles et des lorgnettes, et personne ne souffle mot contre les Turcs; analogie de la conspiration du silence qui règne autour des humanitaires; mais les Turcs s’en accommodent, et les humanitaires en sont au désespoir.
Les journaux des divers partis, piqués au vif et vindicatifs comme des femmes, semblent avoir juré qu’ils ne souffleraient mot à l’égard des humanitaires. On leur a coupé le foin de l’annonce sous le pied. Ne pas faire parler de soi, ce n’est pas vivre.
Inquiets de ce serment tacite, quelques humanitaires font leur meâ culpâ, et proposent à leurs condisciples de tourner l’obstacle en devenant polis; proposition qui va déterminer une crise. La secte hésite: il n’a pas encore été pris de décision à cet égard.
D’habitude, l’humanitaire est ce que l’on appelle un apostat, un homme sorti des rangs de tel et tel parti, mais pour n’en adopter aucun autre. Je parle au point de vue de la règle! Il faudrait expliquer le mystère de certaines exceptions, et c’est leur secret; comme ce secret est la transparence même, ce serait commettre une indiscrétion. L’amertume actuelle de leur prédication ne rend que plus saillante l’accusation d’apostasie qui leur est jetée à la face par les soldats des rangs dont ils sortent. Toute méfiance préalable rend certains rapprochements fort délicats. L’humanitaire est en état de suspicion devant ses anciens amis politiques, et toute suspicion porte un caractère réquisitorial. On le présume idolâtre ou gagiste du gouvernement, parce que, de même que tel chanteur dont la voix a peu d’étendue et qui tient à ce que l’on ait égard à cette infirmité, l’humanitaire n’aime pas plus le retentissement des coups de feu dans les bocages légitimistes de la Vendée, que le tonnerre des barricades dans les carrefours républicains de la métropole. Les distractions nationales de la guerre civile enlèvent périodiquement à l’humanitaire un auditoire qu’il a bien de la peine à manier; l’humanitaire en a pour un mois à reprendre le fil de ce que l’auditoire a perdu. A quelque chose malheur est bon: la propagande a ses fatigues, et ces temps de halte lui sauvent des phthisies laryngées.
Entre eux (quand ils se tolèrent entre eux, chose rare!), les humanitaires, calomniés par les partis, ignorent, la plupart du temps, à quelles opinions fragmentaires ils ont eu réciproquement le malheur originel d’appartenir. On en cite un exemple. Deux humanitaires travaillaient matin et soir ensemble depuis dix mois. Au milieu d’un parterre, l’un d’eux s’arrêta devant une pervenche.—Tu songes à Jean-Jacques!—Non! Cette fleur me rappelle le jardin du château de la Pénissière.—Ah, bah! connaîtrais-tu cet endroit?—Si je le connais! je l’ai vu brûler. J’étais au nombre de ses défenseurs; ne le savais-tu pas?—Mon Dieu, non! je figurais parmi les assiégeants, et je te donnais la chasse!—Tiens! tiens! tiens! je te croyais royaliste!—Ce que c’est que l’idée! je te trouvais une tournure de républicain.
L’anecdote est vraie, mais elle est invraisemblable; et madame de Genlis, par la fidélité de ses citations, a tué la valeur du mot historique.
Revenons sur le mot fragmentaire souligné plus haut, adjectif de création humanitaire, dirigé contre les opinions qui s’excluent tour à tour. Pour l’humanitaire, le légitimiste, le juste-milieu et le républicain, fractions indispensables d’un seul et même tout, ils sont nécessités par la force des choses à vivre dans la réciprocité des coups de poing, ou dans la solidarité des satisfactions. Ils ont le choix; l’Unité qui régit le monde ne leur permet que ces deux alternatives. L’humanitaire, qui pourrait s’appeler aussi le trinitaire, démontre que toute mécanique marche par la juxta-position de trois ressorts essentiels dont nos divers partis ne sont à leur insu que les analogues; il couronne son idée par cette métaphore que l’arbre de l’humanité doit porter toutes ses branches, les branches aînées comme les branches cadettes, expression large qui doit satisfaire à la fois Goritz, Sainte-Hélène et le Carrousel, quand le Carrousel, Sainte-Hélène et Goritz y mettront de la bonne grâce.
J’ai qualifié de rare la tolérance des humanitaires entre eux. Je n’en démordrai pas, quoi qu’il m’en coûte. Ils restent à l’égard les uns des autres dans le morcellement dont ils font la critique, et n’essaient nullement de se conformer aux conseils de ralliement qu’ils professent. Ils sont voués à l’inanition, au vagabondage et au suicide. L’apostasie les décime à leur tour. Pas de capitaine qui prévienne leur déroute!... L’état de maraude dans lequel persistent leurs groupes incohérents ne laisse pas que de rendre prodigieusement suspecte aux yeux de la plupart cette science merveilleuse de la mise en participation des intérêts, des esprits et des âmes, que les humanitaires se targuent de posséder à fond.
A ce reproche, d’aucuns répondent que leurs groupes s’entendront de reste quand l’un d’eux aura puissance de réaliser le projet commun; pétition de principe, cercle vicieux, réponse des moins madrés, c’est-à-dire du plus grand nombre. Les plus habiles, qui sont aussi les moins nombreux (comme partout), démontrent péremptoirement à ceux qui voient plus ou moins clair dans les nuages de ces théories qu’il y a temps pour tout; que la gestation d’un avenir a ses crises; que les préludes n’ont jamais la correction du concert; que l’harmonie doit en naître un jour ou l’autre; qu’il faut d’abord (arbitrairement peut-être) organiser le milieu communal où les affinités de caractères seront appelées à se grouper dans les différents travaux, en vertu des sympathies industrielles, et que, jusque-là, grâce à la fougue apostolique, les humanitaires seront plus énergiquement entraînés que beaucoup d’autres dans le torrent des sottises de la vie commune.
Cette excuse a son côté plausible. Dès son début aussi, le catholicisme a manifesté ses querelles et rencontré ses hérésies. Le propre des méthodes au progrès, des criterium (comme on dit), ou mécanismes d’enseignements faits sur le moule de celui qui permet à ces messieurs de discourir et de trancher sur tout, est de fourvoyer à l’excès les imaginations qui s’égarent, en manifestant des fous comme on n’en a jamais vu, des imbéciles miraculeux et des niais d’une force de cent chevaux.