Sans compter que l’harmonie, dont les humanitaires nous font la promesse, ne sera pas taillée sur le patron fade et langoureux des idylles de Gessner!... Le maître l’a dit. Le trombone cabalistique et le tam-tam passionnel y joueront leur partie; ceux qui n’aiment pas le vacarme s’engageront parmi les prudes et les indolents; à moins qu’il ne soit dans leur goût de servir de victimes. Il y aura de la place pour tout le monde. Ainsi soit-il!...
Pour caractériser les diverses catégories d’humanitaires, il y aurait un dénombrement à tenter à la façon de l’Iliade. Mais Homère y renoncerait, et je ne m’en sens pas le courage. On a parlé récemment de l’indifférence en matière de religion! c’était jouer de malheur et parler trop vite. Le siècle tourne à l’eau bénite; les religions pullulent; il en pousse à tous les coins de rue; elles obsèdent la circulation. Vous ne cracheriez pas par la fenêtre sans noyer un révélateur. Les sergents de ville ne suffisent plus à l’arrestation des messies.
Pour être juste, ces messies ne sont pas tous nés d’une vierge; on ne dit pas non plus qu’ils fassent de miracles; et, depuis tout-à-l’heure vingt ans qu’ils parlent au nom de leur foi, les géographes ne se sont point encore plaints de la transposition des montagnes. Ils se contentent de posséder la lumière et de la couvrir de leur style, comme d’un boisseau. Quand on ne les comprend pas, on reste abasourdi de leur faconde; et, sitôt que l’on en a fait le tour, on demande quelque chose de mieux. Il faut peu de temps pour en faire le tour; l’humanitaire est sujet à se répéter. C’est inouï ce que ces prophètes colportent de vérités inédites; vérités qu’on retrouve tout-à-coup en feuilletant l’Évangile et la Genèse, mais que les humanitaires sont bien résolus de ne pas y voir, parce que les choses ne se reproduisent pas tout-à-fait avec les mêmes mots. A les en croire, leurs vérités sont des vérités toutes neuves, des inventions récentes, frappées d’hier, qui ne viennent de rien, qui n’ont pas de racines dans les antécédents historiques. Eh, mes bons amis! puisqu’elles n’ont pas de racines, elles ne donneront pas de bourgeons; un apprenti pépiniériste vous en remontrerait en analogie. Quand on se croit original, on se vexe d’être traité de copie. Si les vérités qu’on ressuscite aujourd’hui procédaient d’au-delà de Voltaire; si, par exemple, il devenait évident que le catholicisme en était l’instaurateur bien avant l’apparition des humanitaires; et si l’Église se mettait en position de leur démontrer qu’elle a cent fois mieux dans la cervelle, nos humanitaires y perdraient la leur, car bien qu’ils fassent profession de n’être d’aucun parti du jour, ils n’en sont pas moins sur ce chapitre du parti de leur siècle contre les siècles précédents. Qu’un bon chien chasse de race, on le conçoit; mais chasser sa race, ah! c’est trop fort! N’objectez donc pas aux humanitaires que leur premier mot d’ordre est de respecter toutes les puissances! Le catholicisme n’est pas une puissance; il est mort, on ne le respecte pas!... Ces étourdis, qui n’ont pas reçu le baptême, affirment que le catholicisme a reçu l’extrême-onction!...
Il faut pardonner quelque chose à la jeunesse!...
A ce tic près, à part sa jalousie de métier contre le lion du catholicisme, lion malade, contre lequel il détache en manière de ruades des brochures à six ou huit douzaines d’exemplaires, qui jouissent d’une très grande réputation dans leur coin, l’humanitaire est le meilleur homme que l’on sache, et le mieux disposé pour le prochain. Il ferait quelque chose de Néron; il utiliserait les manies d’Érostrate; il se porterait fort de trouver, en s’y prenant comme il faut, un diamant d’une eau superbe sous l’écorce un peu brutale de Papavoine. Avec un avocat humanitaire, la magistrature tremblerait pour ses appointements. Tout rentre en grâce devant lui. Les originalités de mauvais goût, les caprices fourvoyés de notre nature, il n’exclut et ne méconnaît rien, pourvu qu’il n’y ait pas de catholicisme sous roche. A l’oreille de notre monde, plus délicat des lèvres que du cœur et plus décent que vertueux, on insinuerait difficilement jusqu’à quel point l’humanitaire pousse l’indulgence, et combien, dans ses institutions, sa mansuétude aurait de charité. Les journaux de la secte humanitaire (les humanitaires ont des journaux), gourmés et prudents comme s’ils avaient des abonnés, en disent infiniment moins sur tout ceci que certains adeptes, édificateurs obligés de deux ou trois salons dont ils font aujourd’hui les délices. Le pli est pris; l’humanitaire a fait son lit dans nos mœurs. Au bas de l’invitation qui vous appelle en soirée, après le thé d’usage et le piano de rigueur, on vous promet un humanitaire. Une soirée sans humanitaire serait un scandale. Dès qu’on en trouve un qui porte un cachet à part, et d’une forme caractérielle qui n’est à nul autre, on le garde avec soin; on ne le prête qu’à ses amis. Tout salon qui sait vivre a son humanitaire; dès que la conversation baisse, la maîtresse de la maison le lance dans l’arène par une malice détournée ou par une interpellation à brûle-pourpoint. Interlocuteur de ressource, l’humanitaire a toujours son thème fait et sa réplique prête; il marche armé de pied en cap; il tue l’objection au vol; on n’a pas encore parlé qu’il a déjà répondu. Aussi, lorsque je me permets de dire qu’il est interlocuteur, c’est comme si j’appelais un accapareur un marchand.
Dans cette analyse de la secte humanitaire, si, comme cela se doit, nous mettons les théories à part, avec le seul but de saisir ce qu’il y a de grotesque dans les individualités qu’elles enrégimentent, n’oublions pas un pronostic favorable à ces théories. Les dogmes que les humanitaires regardent assez naïvement comme leur propriété personnelle circulent en ce moment partout, s’ils ne se produisent pas encore au grand jour; semblables à ces vieilles forêts que l’incendie peut raser à la surface du sol, mais dont les racines, en se faisant jour de nouveau parmi les décombres, poussent de plus belle des rejetons vigoureux. C’est de Dieu qu’en vient la semaille; d’habiles moissonneurs en feront prochainement la récolte; les humanitaires en seront cette fois encore le fumier; leur dévouement les féconde. Indépendamment de ce qu’ils ont de naïf, on aime à reconnaître de l’honorable et du bon dans le fanatisme des propagateurs de ces dogmes, infatigables régénérateurs d’une foule de maximes que l’on croyait à jamais ensevelies sous les grêlons de la secte encyclopédique. Après les avoir écoutés, Paul-Louis, cet homme qui possédait autant d’esprit que de bon sens, mais qui, dupe des petites animosités de nos mauvaises circonstances, mit son instrument sublime au ton d’un déplorable charivari politique, Paul-Louis rougirait d’avoir été l’apologiste du morcellement. Au lieu d’insinuer en villageois mécontent qu’il serait bon qu’on dépeçât Chambord, le vigneron de la Chavonnière réclamerait le maintien intégral de cette royale résidence pour l’installation du village modèle; il protesterait contre le vandalisme de la bande noire, à l’effet d’universaliser des chefs-d’œuvre d’architecture au bénéfice des peuples. Il soutiendrait que l’humanité vaut bien que l’on la traite en roi. Je vais plus loin! Si quelque jour, certains enthousiastes se prennent à penser tout-à-coup que les rois, bien que rois, sont cependant des hommes (proposition hardie!), et que la révolution, après tout, doit avoir aboli des milliers de priviléges, entre autres ceux de l’injure et de la guillotine, ces dignes enthousiastes le devront aux humanitaires, qui se montrent aussi ferrés dans l’argumentation que feu M. de La Palisse, de logique mémoire.
Pour nous, la race humanitaire n’est (à son insu) que la réminiscence et l’écho—disons mieux, la métempsycose—de ces populations extatiques et méditatives qui se réfugiaient jadis dans les calmes et riches corridors de nos anciens monastères; populations désormais orphelines, réclamant à grands cris leur belle institution perdue, tombées avec nous dans les tourments d’un siècle misérablement déshérité par sa faute; d’un siècle qui ne leur offre nulle part ces sortes de terrains neutres et d’ambulances mystérieuses que le génie de la religion ouvrait si libéralement au repentir, à la misère, au désespoir, au génie même, à toutes les âmes enfin frappées de l’ulcère et du venin secret, qui, suivant Montesquieu, ronge au cœur les civilisations modernes. Je vois dans les humanitaires des catholiques exilés de la tutelle harmonieuse des sept Sacrements, cette charte de l’Unité dont le Christ fut l’incarnation; je les signale pour des Dominicains dont le couvent gît sous la poussière, et que préoccupe le cercle vicieux où nos générations rampent en se dévorant dans les décombres. Un passé divin, dont les traditions revivent au fond de leur âme à l’état de progrès, s’élance du sépulcre aux yeux des humanitaires; ils sont obsédés par une palingénésie fantastique, et le seul antagonisme des mots les abuse sur l’identité des choses; travers habituel aux Français!... Les Français, par exemple, ne veulent plus de rois, mais ils accepteront volontiers un empereur: c’est bien différent. La religion les excède: qu’on la leur glisse à la sourdine en théorie sociale, vous serez dans leurs petits papiers! Ils bafouent les momeries du culte, et ne badinent pas sur les fictions du représentatif. La moquerie recommence de toutes les façons, et réussit toujours. Cosmopolites des lèvres, les humanitaires sont Français par routine. Entre l’association et la communauté, vous verrez nos logiciens nier le moindre rapport. Ils se fâcheront tout rouge, si vous les appelez dupes de l’apparence, si vous leur dites à l’oreille que l’apparence est la réalité du vulgaire. Quand ils en feront l’aveu publiquement, il sortira du Vatican un éclat de rire homérique, vu que ces candides adversaires sont des auxiliaires ardents, qui, sous une forme dont l’incrédulité ne se méfie pas font revivre tous les dogmes que l’on a bafoués étourdiment en Europe. Étrange obstination de l’esprit d’unité contre lequel rien ne saurait prévaloir, car il ne désespère jamais; car il bénit jusqu’au blasphème, étonné de s’être agenouillé devant lui, furieux d’avoir baisé ses reliques.
Que font, en effet, les humanitaires?
Ils redemandent l’indivision territoriale de la communauté, mais sur une plus grande échelle. Ils veulent que la cellule agrandie puisse abriter désormais le ménage dans le monastère transfiguré. Ils désirent que les corporations industrielles, réunies dans un échange de fonctions diverses, facilitent à nos enfants l’occasion de développer richement l’essor naïf de leurs vocations et de leurs facultés-mères; ils prétendent que l’on peut, que l’on doit enfin soulager les travailleurs, abattus aujourd’hui dans un travail monotone, en se servant des alternats en travaux pratiqués autrefois dans les monastères. Ils procèdent enfin à ce que le dogme de l’Eucharistie, sans sortir pour cela de la lettre, réalise matériellement et spirituellement sur le globe entier la communion fraternelle des intérêts, des plaisirs, des repas et des occupations collectives; idée qui possède le monde depuis 1800 ans et qui ne le lâchera pas. Les humanitaires ont cru faire une découverte, ils n’ont fait qu’une addition; la série des temps chronologiques s’est récapitulée pour eux dans une seule et même image. L’Esprit enfin les a fécondés sans qu’ils aient l’orgueil de le prétendre, et, quand ils s’écoutent (c’est leur habitude), ils ne croient pas aux visites spéciales de Paraclet. Erreur n’est pas compte! Ils entreront dans le royaume des cieux malgré cela; l’Évangile le leur a formellement promis. Tout humanitaire, à la forme près, n’est donc rien autre chose qu’un chrétien déguisé, qui n’en sait rien lui-même, et qui n’en est que plus apte pour le rôle auquel Dieu le destine; croyant qui vole à la recherche d’un culte perdu; marionnette d’un événement plus spirituel que lui; fascine du fossé révolutionnaire par lequel le clergé romain va remonter de plus belle à la brèche et reprendre tout le terrain qu’il a perdu depuis Luther. L’humanitaire, par sa candeur, mérite le prix Monthyon. Son dévouement est une affaire d’instinct: il n’en a même pas l’intelligence. Il agit pour le compte des gens auxquels il fait la guerre. Ainsi l’ascète du moyen âge, anneau d’une chaîne dont il ne voyait pas les deux bouts, moyen individuel d’un but dont il n’apercevait pas l’ensemble, et soumis à la discipline tout en croyant ne s’occuper que de son propre salut, travaillait ingénument à développer sur la terre les magnificences du matérialisme chrétien, vaste filet d’architecture sacrée, de communes religieuses et de caravanes missionnaires dans lequel Rome a pêché le monde.
Il reste certain par la même occasion que, pris de toutes parts entre les divers engrenages du siècle, mis au ban des suspects par ses anciens amis politiques, jouet des curieux qui l’étudient comme un livre dont ils copieront les feuillets tôt ou tard, et (surtout il a du talent, ce qui ne se pardonne pas) tenu sous les scellés par les importants de sa bande, car ces derniers se gardent bien de partager avec lui comme on faisait dans les agapes, l’humanitaire qui n’aura d’autre patrimoine que l’apostolat doit, après avoir vécu plus ou moins mal de fanatisme, d’emprunt, de privations réelles et de visions en l’air, être broyé par les meules dont son isolement et sa faiblesse ne lui permettent pas de changer la direction. Son Calvaire, c’est la faim; s’il a de la famille, il aura faim dans ces petits estomacs qu’il ne lui sera pas donné de remplir en se déchirant lui-même. Nous en citerions qui portent cette croix. De notre temps, on ne tue pas, on laisse mourir. La civilisation excelle dans ces tours de passe-passe, et les apparences de l’assassinat sont sauvées. Mais l’humanitaire, mourant, aura la consolation d’Hégésippe Moreau, ce poëte mort l’autre semaine, mort comme meurent les poëtes, ces missionnaires de l’avenir, mort à l’hôpital. D’éloquents orateurs, héritiers de la défroque de Mirabeau, se répandront en injures contre le pays, sur sa tombe, et termineront le panégyrique du défunt chez le traiteur. Le pays a bon dos; tous les citoyens lui font des reproches quand il arrive quelque chose de pareil; et puis, à la manière de Pilate, ils s’en lavent les mains.