Grant grace fist nostre Seigneur à l'empereur, à celle heure; car cil qui prist pour nous nostre humanité et voult souffrir ces paines et autres pour nous, voult faire tel miracle à sa prière et à la prière de ceulx qui de bon cuer le requéroient. Et pour ce que nulle doubte n'en peust jamais estre au monde, voult-il encore certifier la vérité par un autre miracle merveilleux. Car droit en ce point que le saint évesque Daniel voult le saint fust de la couronne couper par mi, à unes forces[575], le fust qui longuement avoit esté sec et sans nulle terrienne humeur apparut aussi vert par la rousée qui descendit du ciel, comme le jour meisme qu'il fu coupé de terre, et le fist Dieu flourir, ainsi comme s'il feust planté ou enraciné en terre par autretel miracle comme la verge Aaron flourit qui devant pour long-temps avoit esté sèche.
Note 575: Unes forces. Avec des ciseaux. «Forcipes.»
Qui seroit donc si mescréaut et si aliéné de foy et de sens? qui oseroit dire que ce ne feust du fust[576] que nostre Sauveur daigna souffrir pour nous le jour de sa passion?
Note 576: Que ce ne feust du fust. C'est-à-dire: que ce bois ramené par Charlemagne ne fût réellement le bois sur lequel.
Tous estoient esmerveillés et esbahis des grans merveilles qu'ils véoient: sur tous les autres, Charles l'empereur d'Occident estoit lie et fervent de dévocion; le jeusne avoit cultivé par trois jours; tant de fois s'estoit agenouillié sur le pavement nu à nu, qu'il avoit les genoulx et les coudes tous despiécés.
Moult se doubta que les nouvelles fleurs des espines de la sainte couronne qui devant ledit miracle estoient flouries ne chéissent à terre et qu'elles ne feussent defoulées en la presse de gens; pour ce trancha une pièce d'un paile[577] vermeil qu'il avoit appareillié pour vestir les saintes reliques; dedans les enveloppa diligemment et les mit en son dextre gant; et il en appareilla un autre à mettre les saintes espines qui avoient été sacrées, et abevrées du sang de Jésu-Crist. Le gant où les fleurs estoient tendit pour garder, à l'arcevesque Eborin; mais ils plouroient si durement tous deux, que je ne sçay quel des deux avoit les yeux plus empeschiés pour l'abondance et pour la plenté des larmes.
Note 577: Paile. Drap, étoffe. Pallium.
L'empereur qui cuida que cil l'eust receu, le sacha de sa main; cil qui estoit en oroison se dreça, un pou après, pour les merveilles esgarder, en ce point que l'empereur luy rendit son gant; mais il se relaissa tantost chéoir en oroison plus fermement; si que il ne regarda l'empereur né ne receut le gant. Lors avint un nouvel miracle que le gant se tint tout en l'air l'espace d'une heure.
Quant l'empereur eut les saintes espines envelopées et mises en sauf, et les yeux lui furent esclarcis, après ce qu'il eut cessé à plourer, il se retourna vers l'arcevesque Eborin pour demander le gant qu'il lui cuidoit avoir baillié; mais quant il vit le gant ester en l'air, et il voult demander à l'arcevesque que ce pouvoit estre, il ne peut parfaire, pour les sanglos et pour les larmes qui luy empeschoient la parolle, pour la joie que nostre Seigneur luy faisoit; né ne peut aussi oïr response. Moult se doubta qu'il ne despleust à nostre Seigneur de ce qu'il avoit mis les saintes fleurs en son gant; pour ce demanda-il à l'arcevesque de reschief où il eut mis le gant, et comment ce estoit ainsi avenu. Et il luy respondit qu'il n'en avoit point veu né reccu. Lors prist l'empereur le gant et traist hors la pièce de paile en quoy il avoit les fleurs envelopées; le paile desvelopa pour mettre les saintuaires plus honnestement; mais il trouva qu'elles estoient jà converties en manne, par la vertu nostre Seigneur. Lors fu merveilleusement plain de grant joie, et commença à dire avec David le prophète en ceste manière: Quàm magnificata sunt opera tua, Domine; c'est-à-dire: «Beau sire Dieu, comme tes œuvres sont grans et merveilleuses!» Celle manne envelopa derechef au paile, qui jusques aujourd'huy est gardée dignement en l'églyse mon seigneur saint Denis en France, avec une partie de la manne que Dieu envoia aux fils d'Israël quant ils estoient au désert. En dementiers que ceulx dedans estoient en celle joie et en tel délit pour les miracles qu'ils véoient appertement, ceulx qui dehors estoient hurtoient aux portes et huchoient à hauls cris qu'elles leur fussent ouvertes, et en la fin furent-elles en partie ouvertes et en parties brisées. Lors entrèrent dedens à grans presses, en rendant graces à nostre Seigneur, et disoient en telle manière: «Huy est vraieinent le jour de la résurrection.» Et puis après disoient: Hæc est dies quam fecit Dominus, exultemus et loetemur in câ. Si vault autant à dire en françois comme: «Huy est le jour que Dieu a fait, auquel nous devous esjoïr et esleescier». Et l'empereur Charles avançoit et ennortoit chascun qu'ils rendissent graces à Dieu, et luy-mesme disoit ainsi, avec David le prophète: Cantate Domino canticum novum, quia mirabilia fecit. Si vault autant à dire en françois comme: «Chantés à Dieu chançons nouvelles, car il a huy faittes merveilles; pour laquelle chose, biaux seigneurs, nous devons tous rendre graces à Dieu de pure entention, qui a huy daigné visiter son peuple.» En telle manière rendoient graces et louenges à Jhésu-Crist, et les continuèrent si longuement qu'ils eurent chanté plusieurs seaulmes du Pseaultier.