»Nous restâmes encastrés dans notre berceau de glace jusqu'au 25 novembre. Le navire subissait alors une pression terrible, qui menaçait de l'écraser. Ce jour-là, les deux glaçons qui l'étreignaient s'écartèrent et le laissèrent flotter en eau libre, sans que, néanmoins, il lui fût possible de manœuvrer. Mais, dans la soirée du même jour, les glaces se rapprochèrent, et notre immobilité recommença, pour durer jusqu'au 12 juin 1881, jour où la Jeannette coula à fond.....»

Toutefois, ce long laps de plus de vingt et un mois ne s'écoula point sans quelques autres incidents. Mais ce n'est point ici le moment de les raconter en détail; nous y reviendrons plus tard. Nous nous bornerons donc à signaler les principaux.

Le 19 janvier 1880, les glaces exercèrent une pression si effrayante sur les flancs du navire, qu'une voie d'eau se déclara. On parvint à s'en rendre maître, mais jamais complétement, de sorte que pendant le reste du temps, soit dix-huit mois environ, on fut obligé de manœuvrer les pompes. L'accident avait cependant paru tellement grave, que tous les préparatifs étaient faits pour débarquer sur la Terre de Wrangell.

Néanmoins, le mouvement de dérive vers le nord-ouest continuait toujours, entraînant le navire dans cette direction. La Terre de Wrangell finit donc par disparaître, au mois de mars 1880.

Le navire resta ainsi pendant quatorze mois, sans qu'aucune autre terre apparût dans son horizon. Enfin, le 17 mai 1881, une terre fut signalée.

«Nous étions alors, dit M. Melville, par 76° 43' 20" de latitude nord, et 161° de longitude est. Aucune terre n'étant indiquée sur nos cartes, dans ces parages, nous en conclûmes que celle que nous voyions était nouvelle. Comme c'était une île, nous lui donnâmes le nom de Jeannette, mais nous n'y abordâmes point.

»Notre mouvement de dérive était alors fort rapide, et toujours dans la même direction. Le 24 mai, nous aperçûmes une nouvelle terre, juste dans la direction où les glaces nous emportaient. Celles-ci étaient alors extrêmement morcelées, et présentaient l'aspect d'un véritable chaos, qui nous causait de vives inquiétudes.»

Le 1er juin, une troupe de six hommes fut envoyée pour aborder sur la terre découverte; elle en revint le 6 juin, après l'avoir visitée. C'était une île, qui reçut le nom de Henrietta. Elle est située par 77° 8' de latitude nord et 157° 43' de longitude est.

Dans la nuit du 10 au 11, on ressentit, à bord de la Jeannette, les premiers chocs, précurseurs de la rupture générale des glaces et de la crise fatale. Pendant la journée du 11, la pression fut effrayante, et il devint évident que le navire ne pouvait résister longtemps. On commença donc à l'évacuer, afin de ne pas se laisser surprendre par l'événement sinistre qu'on ne prévoyait que trop. Le 12 au soir, la Jeannette fut abandonnée, et le 13, vers quatre heures du matin, elle sombrait.

Les préparatifs de la retraite durèrent six jours, pendant lesquels les naufragés continuèrent d'être entraînés au nord-ouest, jusqu'à 77° 42' de latitude.