«Te voici en chemin pour la forêt, accompagné de ton frère, avec ton arc et tes flèches à la main. À la vue des animaux qui errent dans ces futaies, comment ne voudrais-tu pas leur envoyer quelques flèches? En effet, seigneur, l'arc du kshatrya est, dit-on, comme le bois aliment du feu? Placée dans sa main, l'arme augmente malgré lui et beaucoup plus sa bouillante ardeur: aussi, l'effroi de saisir à l'instant les sauvages hôtes des bois, quand ils voient l'homme de guerre s'avancer ainsi. Les armes inspirent même à ceux qui vivent dans une solitude l'envie de tuer et de répandre le sang.
«Jadis s'était confiné dans les bois je ne sais quel ascète, qui, vainqueur de ses organes des sens, était arrivé à la perfection dans la forêt des pénitents. Là, quelqu'un étant venu trouver l'anachorète, qui se maintenait dans une grande vertu, laissa dans ses mains, à titre de dépôt, une épée excellente et bien affilée.
«Une fois qu'il eut cette arme, l'ermite se dévouant au soin de conserver son dépôt, ne s'en fiait qu'à lui seul et ne quittait pas même cette épée dans les forêts. En quelque lieu qu'il aille recueillir des fruits ou des fleurs, il n'y va jamais sans porter ce glaive, tant son dépôt le tient dans une continuelle inquiétude. À force d'aller et venir sans cesse autour de cette arme, il arriva que peu à peu l'homme qui avait thésaurisé la pénitence finit par habituer sa pensée à la cruauté et perdit ses bonnes résolutions de pénitent. Ensuite, arraché au devoir par son âme, que cette familiarité avec une épée avait menée ainsi jusqu'à l'endurcissement, l'anachorète alors de tomber dans l'abîme infernal.
«C'est un souvenir que mon amour, que mon culte envers toi rappelle à ta mémoire: n'y vois pas une leçon que je veuille ici te donner. Il te faut de toute manière éviter l'impatience, maintenant que tu as pris ton arc à la main. On ne déchaîne pas la mort contre les Rakshasas mêmes sans un motif d'hostilité.
«Quelle différence il y a des armes, des combats, des exercices militaires aux travaux de la pénitence! Celle-ci est ton devoir maintenant; observe-le: tous les autres te sont défendus.
«La culture des armes enfante naturellement une pensée vaseuse d'injustice. Mais d'ailleurs qu'es-tu, depuis le jour où tu as cédé le trône? Un humble anachorète! Le devoir est le père de l'utile; le devoir engendre le bonheur: c'est par le devoir que l'on gagne le ciel; ce monde a pour essence le devoir. Le paradis est la récompense des hommes qui ont déchiré eux-mêmes leur corps dans les pénitences; car le bonheur ne s'achète point avec le bonheur. Bel enfant de Raghou, fais ton plaisir de la mansuétude; sois dévoué à ton devoir!... Mais il n'est rien dans le monde, qui ne te soit bien connu dans toute sa vérité.
«Médite néanmoins ces paroles dans ton esprit avec ton jeune frère, et fais-en, roi des hommes, ce qu'il te plaira.»
Quand il eut ouï ce discours si doux et si conforme au devoir, que venait de prononcer la belle Vidéhaine, Râma de répondre en ces termes à la princesse de Mithila: «Reine, ô toi à qui le devoir est si bien connu, ces bonnes paroles, sorties de ta bouche avec amour, dépassent la grandeur même de ta race, noble fille du roi Djanaka. Pourquoi dirais-je, femme charmante, ce qui fut dit par toi-même? L'arme est dans la main du kshatrya pour empêcher que l'oppression ne fasse crier le malheureux!» n'est-ce point là ce que tu m'as dit? Eh bien, Sîtâ! ces anachorètes sont malheureux dans la forêt Dandaka! Ces hommes accomplis dans leur vœux sont venus d'eux-mêmes implorer mon secours, eux secourables à toutes les créatures! Dans les bois qu'ils habitent, faisant du devoir leur plaisir, des racines et des fruits leur seule nourriture, ils ne peuvent goûter la paix un moment, opprimés qu'ils sont à la ronde par les hideux Rakshasas. Enchaînés à tous les instants du jour dans les liens de leurs différentes pénitences, ils sont dévorés au milieu des bois par ces démons féroces, difformes, qui vaguent dans l'épaisseur des fourrés.
«Ces bonnes paroles, que vient de t'inspirer le dévouement pour moi, sont telles qu'on devait s'attendre, femme charmante, à les trouver dans ta bouche, et conformes à la noblesse de ta race. Oui! ces paroles, que tu m'as dites, inspirées de l'amour et de la tendresse, c'est avec plaisir que je les ai entendues, chère Vidéhaine; car à celui qu'on n'aime pas, jamais on ne donne un conseil.»
Quand ils eurent marché une longue route, ils virent de compagnie, au coucher du soleil, un beau lac répandu sur un yodjana en longueur. Dans ce lac charmant aux limpides ondes, on entendait le chant de voix célestes marié au concert des instruments de musique, et cependant on ne voyait personne. Alors, poussés par la curiosité, Râma, et Lakshmana, s'approchant d'un solitaire nommé Dharmabhrita: «Un spectacle si merveilleux a fait naître en nous tous une vive curiosité. Qu'est-ce que cela, ermite à l'éclatante splendeur? lui demandent ces héros fameux: allons! raconte-nous ce mystère!»