«Viens, Çabalâ, dit-il, viens promptement ici: écoute bien ma voix! J'ai résolu de composer un banquet hospitalier pour ce roi sage et toute son armée avec les nourritures les plus exquises: fournis-moi ce festin. Quelque mets délicieux que chacun souhaite dans les six saveurs, fais pleuvoir ici, pour l'amour de moi, céleste Kâmadhoub, fais pleuvoir toutes ces délices. Hâte-toi, Çabalâ, de servir à ce monarque un banquet hospitalier sans égal avec tout ce qui existe de plus savoureux en mets, en breuvages, en toutes ces friandises, que l'on suce ou lèche avec sensualité!»

«Quand Vaçishtha l'eut ainsi appelée, vaillant immolateur de tes ennemis, Çabalâ se mit à donner toutes les choses désirées, au gré de quiconque trayait sa mamelle: des cannes à sucre, des rayons de miel, des grains tout frits, le rhum, que l'on tire des fleurs du lythrum, le plus délicieux esprit de l'arundo saccharifera, les plus exquis des breuvages, toutes les sortes possibles d'aliments, des mets, soit à manger, soit à sucer, des monceaux de riz bouilli, pareils à des montagnes, de succulentes pâtisseries, des gâteaux, des fleuves de lait caillé, des conserves par milliers, des vases regorgeants çà et là de liqueurs fines, variées, dans les six agréables saveurs.

«Cette foule d'hommes, et toute l'armée de Viçvâmitra, si magnifiquement traitée par Vaçishtha, fut pleinement satisfaite et rassasiée à cœur joie. À chaque instant, Çabalâ faisait ruisseler en fleuves tous les souhaits réalisés au gré de chaque désir. L'armée entière de ce grand Viçvâmitra, le roi saint, fut donc alors joyeusement repue dans ce banquet, où, terrible immolateur de tes ennemis, elle fut régalée de tout ce qu'elle eut envie de savourer.

«Le monarque, pénétré de la plus vive joie, avec sa cour, avec le chef de ses brahmes, avec ses ministres et ses conseillers, avec ses domestiques et son armée, avec ses chevaux et ses éléphants, adressa ce discours à Vaçishtha: «Brahme, qui donne à chacun ce qu'il veut, j'ai été splendidement traité par toi, si digne assurément de toute vénération. Écoute, homme versé dans l'art de parler, je vais dire un seul mot: Donne-moi Çabalâ pour cent mille vaches. Certes! c'est une perle, saint brahme, et les rois ont part, tu le sais, aux perles trouvées dans leurs États: donne-moi Çabalâ; elle m'appartient à bon droit!»

«À ces paroles de Viçvâmitra, le bienheureux Vaçishtha, le plus vertueux des anachorètes et comme la justice elle-même en personne, répondit ainsi au maître de la terre: «Ô roi, ni pour cent milliers, ni même pour un milliard de vaches, ou pour des monts tout d'argent, je ne donnerai jamais Çabalâ. Elle n'a point mérité que je l'abandonne et que je la repousse loin de ma présence, dompteur puissant de tes ennemis: cette bonne Çabalâ est toujours à mes côtés, comme la gloire est sans cesse auprès du sage, maître de son âme. Je trouve en elle, et les oblations aux Dieux, et les offrandes aux Mânes, et les aliments nécessaires à ma vie: elle met tout près de moi, et le beurre clarifié, que l'on verse dans le feu sacré, et le grain, que l'on répand sur la terre ou dans l'eau, en signe de charité à l'égard des créatures. Les sacrifices en l'honneur des Immortels, les sacrifices en l'honneur des ancêtres, les différentes sciences, toutes ces choses, n'en doute pas, saint monarque, reposent ici vraiment sur elle.

«C'est de tout cela, ô roi, que se nourrit sans cesse ma vie. Je t'ai dit la vérité: oui! pour une foule de raisons, je ne puis te donner cette vache, qui fait ma joie!»

«Il dit; mais Viçvâmitra, habile à manier la parole, adresse encore au saint anachorète ce discours, dans le ton duquel respire une colère excessive: «Eh bien! je te donnerai quatorze mille éléphants, avec des ornements d'or, avec des brides et des colliers d'or, avec des aiguillons d'or également pour les conduire! Je te donne encore huit cents chars, dont la blancheur est rehaussée par les dorures: chacun est attelé de quatre chevaux et fait sonner autour de lui cent clochettes. Je te donne aussi, pieux anachorète, onze mille coursiers, pleins de vigueur, d'une noble race et d'un pays renommé. Je te donne enfin dix millions de vaches florissantes par l'âge et mouchetées de couleurs différentes; cède-moi donc à ce prix Çabalâ!»

«À ces mots de l'habile Viçvâmitra, le bienheureux ascète répondit au monarque, enflammé de ce désir: « Pour tout cela même, je ne donnerai pas Çabalâ! En effet, elle est ma perle, elle est ma richesse, elle est tout mon bien, elle est toute ma vie. Elle est pour moi, et le sacrifice de la nouvelle, et le sacrifice de la pleine lune, et tous les sacrifices, quels qu'ils soient, et les dons offerts aux brahmes assistants, et les différentes cérémonies du culte: oui! roi, n'en doute pas; toutes mes cérémonies ont dans elle leurs vives racines. À quoi bon discuter si longtemps? Je ne donnerai pas cette vache, dont la mamelle verse à qui la trait une réalisation de tous ses désirs.»

«Quand Vaçishtha eut refusé de lui céder la vache merveilleuse, qui change son lait en toutes les choses désirées, le roi Viçvâmitra dès ce moment résolut de ravir Çabalâ au saint anachorète.

«Tandis que le monarque altier emmenait Çabalâ, elle, toute songeuse, pleurant, agitée par le chagrin, se mit à rouler en soi-même ces pensées: «Pourquoi suis-je abandonnée par le très-magnanime Vaçishtha, car il souffre que les soldats du roi m'entraînent plaintive et saisie de la plus amère douleur? Est-ce que j'ai commis une offense à l'égard de ce maharshi, abîmé dans la contemplation, puisque cet homme si juste m'abandonne, moi innocente, sa compagne bien-aimée et sa dévouée servante?»