«Après ces réflexions, fils de Raghou, et quand elle eut encore soupiré mainte et mainte fois, elle retourna avec impétuosité à l'ermitage de Vaçishtha; et, malgré tous les serviteurs du roi, mis en fuite devant elle par centaines et par milliers, elle vint, rapide comme le vent, se réfugier sous les pieds du grand anachorète.

«Arrivée là, pleurant de chagrin, elle se mit en face du solitaire, et, poussant un plaintif mugissement, elle tint à Vaçishtha ce langage: «M'as-tu donc abandonnée, bienheureux fils de Brahma, que ces soudoyers du roi m'entraînent ainsi loin de ta vue?»

«À ces paroles de sa vache malheureuse, au cœur tout consumé de tristesse, le saint brahme lui répondit en ces termes, comme à une sœur: «Je ne t'ai point abandonnée, Çabalâ, et tu n'as point commis d'offense contre moi: non! c'est malgré moi qu'il t'emmène, ce roi à la force puissante! En effet, je ne crois pas que l'on puisse trouver une force égale à celle d'un roi, surtout parmi les brahmes: celui-ci est puissant, il est kshatrya de race, il est même le maître de toute la terre. Ce que tu vois est une armée complète, où s'agitent d'un mouvement inquiet les chars, les coursiers, les éléphants; car il est venu environné d'une force supérieure à la mienne par ses fantassins, ses drapeaux et ses grandes multitudes d'hommes!»

«À ces mots de Vaçishtha, la vache, instruite à parler, répondit modestement au saint brahme, environné d'une splendeur infinie: «La force du kshatrya n'est pas supérieure, dit-on, à la force du brahme. La puissance du brahme est céleste et l'emporte sur la puissance du kshatrya. Tu possèdes une force incalculable: ce Viçvâmitra à la grande vigueur n'est point, ô brahme, plus fort que toi: il est difficile de lutter contre ton invincible énergie. Donne-moi tes ordres, à moi, que ta puissance a fait naître, éblouissant anachorète; commande que je détruise la force et l'orgueil du monarque injuste.»

«À ce discours de sa vache: «Allons! dit Vaçishtha, l'ermite aux bien grandes macérations, allons! produis une armée qui mette en pièces l'armée de mon ennemi!»

«Alors, vaillant prince, enfantés par centaines de son mugissement, les Pahlavas[9] se mirent à porter la mort, sous les yeux mêmes du roi, dans toute l'armée de Viçvâmitra: mais lui, pénétré de la plus vive douleur et les yeux enflammés de colère, extermina ces Pahlavas avec différentes sortes d'armes.

Note 9: Les Perses, suivant l'opinion commune; les Paktyes d'Hérodote, selon M. Lassen, peuple qui habitait sur les confins de l'Inde, au nord et à l'ouest.

«À l'aspect de Viçvâmitra moissonnant par centaines ses Pahlavas, Çabalâ en créa de nouveau; et ce furent les formidables Çakas[10], mêlés avec les Yavanas[11].

Note 10: Peuple nomade, les Scythes des Grecs.

Note 11: Après l'âge d'Alexandre, ce nom fut appliqué aux Grecs. Il indique, suivant Schlegel, d'une manière indéfinie, les peuples situés au delà des Perses à l'occident.