«Toute la terre fut couverte de ces deux peuples unis, agiles à la course, pleins de vigueur, serrés en bataillons comme les fibres du lotus, armés de longues épées et de grands javelots, défendus sous des armes d'or comme leur cotte de mailles. Dans l'instant même, toute l'armée du roi fut consumée par eux, telle que par des feux dévorants.
«À la vue de son armée en flammes, Viçvâmitra le très-puissant de lancer contre l'ennemi ses flèches d'un esprit égaré et dans le trouble des sens.
«Ensuite, quand il vit ses bataillons éperdus, mis en désordre sous les traits du monarque, Vaçishtha aussitôt jeta ce commandement à sa vache: «Fais naître de nouveaux combattants!»
«À l'instant, un autre mugissement produit les Kambodjas, semblables au soleil: les Pahlavas, des javelots à la main, sortent de son poitrail; les Yavanas, de ses parties génitales; les Çakas, de sa croupe; et les pores velus de son derme enfantent les Mlétchas, les Toushâras et les Kirâtas.
«Par eux et dans l'instant même, fils de Raghou, cette armée de Viçvâmitra fut anéantie avec ses fantassins, ses chars, ses coursiers et tous ses éléphants.
«À la vue de son armée détruite par le magnanime solitaire, cent fils de Viçvâmitra, tous diversement armés, fondirent, enflammés de colère, sur Vaçishtha, le plus vertueux des hommes qui murmurent la prière, mais le grand anachorète les consuma d'un souffle. Un seul moment suffit au magnanime Vaçishtha pour les réduire tous en cendres: fils de Viçvâmitra, cavaliers, chars et fantassins.
«Quand il eut ainsi vu périr, héros sans péché, tous ses fils et son armée, Viçvâmitra, tout à l'heure si puissant, réfléchit alors sur lui-même avec plus de modestie.
«Comme le serpent, auquel on a brisé les dents; comme l'oiseau, auquel on a coupé les ailes; comme la mer, quand elle n'a plus ses vagues; comme le soleil obscurci au temps où l'éclipse a dérobé sa lumière, ce prince malheureux, ses fils morts, son armée détruite, son orgueil à bas, ses moyens pulvérisés, tomba dans le mépris de soi-même.
«Ayant donc mis à la tête de son empire le seul fils qui n'eût pas encouru le malheur des autres, afin qu'il protégeât la terre, comme il sied au kshatrya, le roi Viçvâmitra se retira au fond d'un bois. Là, sur les flancs de l'Himâlaya, dans un lieu embelli par les Kinnaras, ces mélodieux Génies, il s'astreignit à la plus rude pénitence pour gagner la bienveillance de Mahâdéva. Après un certain laps de temps, le grand Dieu rémunérateur, qui porte sur son étendard l'image d'un taureau, vint trouver le roi pénitent, et lui dit: «Pourquoi subis-tu cette rigide pénitence? Dis; roi! je suis le dispensateur des grâces; fais-moi connaître quelle faveur tu désires.»
«À ces paroles du grand Dieu, l'austère pénitent se prosterna devant Mahâdéva, et lui tint ce langage: «Si tu es content de moi, divin Mahâdéva, mets en ma possession l'arc Véga, avec l'arc Anga, l'arc Oupânga, l'arc Oupanishad et tous leurs secrets: fais apparaître à mes yeux ces armes, qui sont en usage chez les Dieux, les Dânavas, les Rishis, les Gandharvas, les Yakshas et les Rakshasas. Voilà, Dieu illustre des Dieux, ce que mon cœur demande à ta bienveillance!»—«Qu'il en soit ainsi!» reprit le souverain des Immortels; et, cela dit, il retourna dans les cieux.