«Dix nouveaux siècles encore, l'anachorète à la splendeur infinie parcourut cette difficile carrière.
«Ses bras levés en l'air, debout, sans appui, se tenant sur la pointe d'un seul pied, immobile sur la même place, comme un tronc d'arbre, n'ayant pour aliments que les vents du ciel; enveloppé de cinq feux, l'été; dans l'hiver, sans abri, qui le défendît contre les nuages pluvieux, et couché l'hiver dans l'eau: voilà quelle fut la grande pénitence, à laquelle s'astreignit cet énergique ascète. Il resta ainsi lié à cette cruelle, à cette culminante pénitence une révolution entière de cent années; et la crainte alors vint saisir tous les Dieux au milieu du ciel.
«Le roi des Immortels, Çakra lui-même tomba dans une extrême épouvante; il se mit à chercher dans sa pensée la ruse qui pouvait mettre un obstacle dans cette pénitence. Et bientôt, appelant à lui Rambhâ, la séduisante apsarâ, l'auguste monarque, environné par l'essaim des Vents, adresse à la nymphe ce discours, qui doit le sauver et perdre le fils de Kouçika:
«Éblouissante Rambhâ, voici une affaire qu'il te sied de conduire à bonne fin dans l'intérêt des Immortels: séduis par les grâces accomplies de ta beauté le fils de Kouçika, au plus fort de ses macérations.
«Moi, sous la forme d'un kokila, dont les chants ravissent tous les cœurs, dans cette saison, où les fleurs embaument sur la branche des arbres, je me tiendrai sans cesse à tes côtés, accompagné de l'Amour.»
«Décidée à ces mots du roi des Immortels, Rambhâ, la nymphe aux bien jolis yeux, se fit une beauté ravissante et vint agacer Viçvâmitra. Indra et l'Amour de complot avec lui, Indra même, changé en kokila, se tenait auprès d'elle, et son ramage délicieux allumait le désir au sein de Viçvâmitra.
«Dès que le gazouillement suave du kokila, qui semait dans le bois ses concerts, et la musique douce, énamourante des chansons de la nymphe eut frappé son oreille; dès que le vent eut fait courir sur tout son corps de voluptueux attouchements, et qu'embaumé de parfums célestes il eut fait goûter à son odorat ces impressions qui mettent le comble aux ivresses des amants, le grand anachorète se sentit l'âme et la pensée ravies.
«Il fit un mouvement vers le côté d'où venait cette mélodie charmante, et vit Rambhâ dans sa beauté enchanteresse.
«Ce chant et cette vue enlevèrent d'abord l'anachorète à lui-même; mais alors, se rappelant que déjà pareilles séductions avaient brisé tout le fruit de sa pénitence, il entra dans la méfiance et le soupçon. Pénétrant au fond de ce piége avec le regard de la contemplation ascétique, il vit que c'était l'ouvrage de la Déité aux mille yeux. Aussitôt il s'enflamma de colère et jeta ce discours à Rambhâ: «Parce que tu es venue ici nous tenter par tes qualités accomplies, change-toi en rocher, et reste enchaînée sous notre malédiction une myriade complète d'années dans ce bois des mortifications.»
«Mais à peine Viçvâmitra eut-il métamorphosé la nymphe en un roc stérile, que ce grand anachorète tomba dans une poignante douleur, car il s'aperçut qu'il venait de céder à l'empire de la colère.