Il y a un mois environ, j'étais allé visiter un membre de la confrérie, qui n'est plus un jeune homme, ma foi! Je le trouvai, par une chaleur torride, vêtu du velours à côtes, guêtré jusqu'aux cuisses, sanglé d'une cartouchière, bardé d'une volumineuse carnassière, la cape sur la tête, le fusil sur l'épaule et arpentant son appartement au pas gymnastique; avant de répondre à mon bonjour il inscrivit le chiffre 5777 sur le chambranle de la cheminée. Comme je restais ébahi de cette tenue de batteur d'estrade, aussi bien que de ce nombre pour moi fatidique qu'il répétait encore à plusieurs reprises.--«Ah! me dit-il, c'est qu'il me faut 11,982 tours dans cette pièce pour avoir fait quatre lieues, je marque où j'en étais pour ne pas me tromper tout à l'heure quand je reprendrai mon exercice; un petit entraînement auquel je m'astreins tons les jours, afin d'être en état de soutenir gaillardement les fatigues de l'ouverture!»--J'examinai le carnier dont il venait de se débarrasser; il était lesté de deux formidables pavés représentant le poids d'une demi-douzaine de bons lièvres. Chez les fils de Nemrod la présomption survit à toutes les maturités de l'âge.
La ferveur avec laquelle le peuple français se voue à ce qu'un poète appellerait le culte de Diane, c'est dans les gares, le 30 août, que l'on peut l'apprécier; à moins d'en avoir été le témoin il est impossible de se faire une idée des énormes affluences qui, ce jour-là, s'y succèdent. Une promenade dans les salles l'attente démontre jusqu à quel point le démon de la chasse a aujourd'hui pénétré dans les cerveaux de toutes les classes, ou plutôt de toutes les couches sociales. Chasseurs riches, chasseurs pauvres, chasseurs gentilshommes, chasseurs bourgeois, chasseurs plébéiens, les uns vêtus de drap et de velours, les autres de la blouse gauloise, se pressent, se coudoient, se bousculent dans le plus démocratique, dans le plus fraternel des pêle-mêle. Les dissonances physiques n'y sont pas moins tranchées, les nuances morales moins caractérisées. Sous l'influence du mouvement passionné qui tous les incite, chaque individualité devient un type, s'accusant et se détachant sur l'ensemble; en voilà des jeunes, des vieux, des petits, des grands, des maigres, des gras, des longs, des ronds, des obèses, de laids et d'autres pour lesquels la déesse ci-dessus eût été autorisée à délaisser son Eudymon!
Sous ces signalements disparates vous reconnaissez le chasseur indifférent, celui qui est venu là pour être agréable à un ami et le suit à la chasse comme il l'aurait suivi à la noce ou à l'enterrement; les chasseurs gais, nombreuse série qui commence aux chasseurs bons enfants pour s'étendre jusqu'au chasseur facétieux qui rit toujours et dont chaque éclat fait à la fois tressauter sa bedaine et les vitres de la salle; le chasseur positif succombant sous le faix des harnois de gueule qu'il emporte; le chasseur grave pour lequel l'extermination du gibier est un sacerdoce; le chasseur chauvin qui en est encore à cet aphorisme, que la chasse est l'image de la guerre, le chasseur envieux dont les prunelles louches jaugent déjà les capacités des carniers encore vides; le chasseur sévère, un ex-élève de l'institution Petdeloup, qui crible son chien de coups de pied parce que la pauvre bête s'est livrée, à l'encontre de son pantalon, à une licence autorisée par l'intimité; le chasseur rêveur et mélancolique, un reflet attardé des ballades allemandes, posant pour quelques échantillons du sexe faible égarés dans cette mêlée; le chasseur grincheux; le chasseur terrible, un massacreur à tous crins qui brandit son fusil d'une main crispée et menace de débuter par un coup double sur les employés ahuris qui ne répondent pas assez vite à ses questions.
Et les chiens? Ah! M. de Buffon, si vous pouviez assister au défilé de ceux qui sont là, vous déchireriez de suite votre fameux tableau de leurs espèces. Toutes les races, les sous-races, les non-races mêmes y ont des représentants; on y admire en même temps le pointer de mille francs et le modeste loulou, gardien fidèle de la boutique, et quelque peu stupéfait du rôle glorieux que lui imposent les velléités cynégétiques de son patron.
Et, presque à chaque heure de cette bienheureuse journée, à peine évanoui, le tableau se renouvelle. Les trains se multiplient, les salles se vident sans relâche, mais ce n'est que pour se remplir d'une autre cohue, criant, appelant, riant, chantant, aboyant, hurlant, comme celle qui vient de disparaître!
Cette armée de chasseurs s'en va au nord, à l'est, à l'ouest, au sud, s'éparpille en Brie, en Beauce, en Picardie, en Champagne, et se fractionne encore aux gares d'arrivée pour se répandre dans tous les villages. Le paysan accueille ses Parisiens avec un sourire: c'est un regain de la moisson qui lui arrive; ils laisseront de bon argent au pays en échange des quelques méchants perdreaux qu'ils tueront peut-être. Et puis, il existe dans l'endroit quelques bonnes plaisanteries sur leurs prétentions de chasseurs. On n'est pas fâché de cette occasion de les rééditer; cela fait toujours rire un brin.
L'auberge est en liesse, les fourneaux s'embrasent, la cheminée flamboie, comme au jour de la fête patronale. Les curieux eux-mêmes ne manquent pas devant la porte, ils se composent en majorité des porteurs de carniers en disponibilité réclamant un emploi pour le lendemain, c'est-à-dire de tous les gamins du hameau.
Ou se couche de bonne heure afin de se lever de même. Mais dormir, allons donc! Il faut être un César, un Napoléon, pour sommeiller la veille d'une bataille.--Avez-vous bien reposé? demandais-je un jour à un néophyte.--Pas une minute, me répondait-il, mais j'ai si bien rêvé que c'est tout comme!
Le lendemain, dès l'aube, avant l'aube,--une grande faute au dire des praticiens,--on entre en campagne. Aux pâles clartés d'un jour douteux la ligne des chasseurs s'avance et déjà tiraille dans la plaine;--disposition savante infaillible dans les pays plats; on y persévère rarement; la plupart ont bientôt lâché la bride à leurs ardeurs; l'un pointe en avant, l'autre en arrière, celui-ci oblique à droite, celui-là à gauche. Chacun pour soi et Dieu pour tous. C'est alors que commence la série des incidents, aventures et accidents, les uns dramatiques et les autres burlesques. Lorsque dix heures auront sonné le rassemblement, que l'on se retrouvera dans le bois où le couvert sera mis sur l'herbe et sous la feuillée, le récit de ces infortunes individuelles égayeront le festin improvisé. Paul, en poursuivant une magnifique compagnie de perdreaux a fait lever un garde récalcitrant et n'a ensaché qu'un procès-verbal; Lucien, au moment où il allait mettre la main sur un halbran qu'il avait blessé, a glissé dans un marécage, d'où il est sorti avec le costume de ce Monstre vert, que l'on jouait jadis à l'Ambigu; pendant qu'Adrien allumait sa pipe, un coq faisan, comme il n'en avait jamais vu, a jailli d'un buisson à ses pieds et a disparu en lui faisant un pied-de-nez; et, comme Rachel, Adrien pleure sur son faisan et, comme elle, ne veut pas être consolé, etc.
A dix pas de là, l'escouade des quenards, ou porteurs de carnier, reste debout par respect pour ces messieurs, mais n'en travaille pas moins de la langue comme des mâchoires.--Dis donc, Pierrot, est-ce qu'il sue ton bourgeois! Quand nous avons été à la Chesnaie, v'la-t-il pas le mien qui m'a pris ma blaude pour s'bouchonner! Ah! quel homme, mes amis, ça y coulait du front aussi dru que le lait du pet de notre vaque!