L'épilogue de cette grande journée, notre dessinateur vous en expose la plus brillante partie d'une manière plus aimable et surtout plus saisissante que je ne le saurais faire: les lièvres, lapins, faisans, perdrix, cailles, causes et prétextes de cet énorme mouvement d'hommes et de chiens, tous sont là. Ce cerf qui expire sur la gauche du dessin,--une quatrième tête ma foi!--il a figuré, en 1869, dans les environs de Rambouillet, parmi le butin d'ouverture d'un chasseur né coiffé. Il l'avait abattu en plaine, à cent pas d'un boqueteau où l'animal s'était mis à la reposée. Hélas! ce protégé de saint Hubert était seul, et l'Écriture l'a dit, malheur à l'homme qui chasse seul! De plus, ne prévoyant pas cette bonne fortune, il avait négligé de se munir d'une carnassière assez vaste pour contenir son gibier. Il lui fallut courir au village voisin, ce village était loin; quand il revint avec une charrette, une large mare de sang était seule pour attester son exploit, le cerf avait été volé par des maraudeurs qu'il fut impossible de découvrir. Au train de retour, je me trouvai dans le même compartiment que ce roi détrôné de la journée; sa douleur faisait mal à voir. Ah! messieurs, nous disait-il à chaque instant, quel beau cerf! Je ne m'en consolerai pas; si encore ils m'avaient laissé les cornes? Des cornes comme cela, voyez-vous, je n'en retrouverai jamais. --Oh! tranquillisez-vous, monsieur, lui dit enfin l'un de nos compagnons que la répétition de ses doléances avait fini par agacer, en ce bas-monde il ne faut désespérer de rien!

Le bilan de cette fête du 1er septembre sera complet quant nous y aurons ajouté les insolations, les nombreuses courbatures, les quelques pleurésies qui figurent aussi parmi ses profits, mais surtout et avant tout la satisfaction calme et sereine qui succède à un plaisir qui n'a fait de mal à personne, ce qui n'est pas déjà si commun.

G. de Cherville.

Notes sur l'Irlande

LE COMTÉ ANTRIM ET DUN-LUCE CASTLE.

Nous sommes à l'extrémité septentrionale de «l'île verte», «l'île sour», selon la grande race des Pangloss anglais. Cela se voit de plus d'une manière: les odeurs marines sont fortes et âcres; il fait abominablement froid. Nous sentons que ce n'est plus le ruisseau de la Manche qui forme une ligne blanche à l'horizon, mais le franc atlantique que nous considérons avec des respects vagues, comme des marins d'eau douce. Un commis-voyageur de Sheffield nous prie de remarquer le changement de décors avec une expression de contentement béat. Il s'est presque disloqué les épaules à force de les hausser, il s'est épuisé en diatribes contre l'Irlande, depuis Dublin jusqu'à Belfast. Il comprenait l'«absentecion» et l'excusait; il comprenait les histoires de meurtres, de pillages, de rapines racontées au sujet de Meagh et de Drogheda par les journaux tory de Londres. Quand on vit dans un marais tout est possible. L'homme qui en est au système du siècle dernier pour ses drainages, l'homme qui laisse ses terres vaseuses pourrir et suer le poison autour de lui sans faire un effort pour les défricher doit évidemment boire trop et faire feu sur son propriétaire à un moment donné. Le monsieur de Sheffield expliquait ainsi le fenianisme, le Home Rule, le papisme, le whisky et les émeutes. C'était un raisonnement assez naïf, comme on voit, mais qui semblait s'appuyer sur une base plus solide que celle d'un simple antagonisme de race, la prévention instinctive de Saxon à Celte. Ces plaines d'Antrim, grasses, riantes, bordées de haies géométriquement droites, plantées au compas comme celles de Kent, ces villas bourgeoises, ces petites chaumières proprettes, toute cette richesse stable, un peu froide du nord fait un contraste singulier avec les immenses marécages, les petits enclos boueux, mal entretenus, où poussent quelques plantes de pommes de terre maigres et rachitiques, les cabines construites en terre glaise et couvertes de mousse, enfin toute la physionomie désolée et sauvage des comtés que nous venons de traverser--Meagh et Drogheda. Or, nous étions tout à l'heure en pays ennemi: Meagh est catholique, celtique, feniane, et Antrim est au contraire un des comtés les «mieux pensants». Il est situé du côté protestant, du bon côté, dit-on à la cour du vice-roi, de cette grande ligne de démarcation qu'on appelait the english pale, la barrière anglaise, le rempart qui séparait les tribus soumises de relies qui parlaient encore de Sassenach et de Cromwell et rêvaient l'avènement d'un O'Neil légendaire et vengeur tenant en main le drapeau vert et or. On fait encore de ces rêves-là dans les contrées que nous venons de parcourir. A Antrim on ne fait que de la toile,--'est bien plus profitable. Puis cela attire les voyageurs, les touristes. Passer la belle saison au nord de l'Irlande, à Carlingford ou à Rosstrevor est chose praticable et, somme toute, suffisamment respectable. On est là devant l'Atlantique comme sur la plage de Brighton, ce qui est un avantage énorme pour un Anglais qui voyage. Il y a des batting machines, des marchands de coquilles et d'écrevisses, des appartements meublés, des dandies de Pall Mall, des musiciens ambulants, des capitaines en retraite et des veuves en quête de consolateurs. Bref, c'est toute la population d'une ville de bains de mer, c'est Ramsgale, c'est Boulogne. Et avec cela des Anglais partout. Ce coin de l'Irlande a été colonisé par les Anglais et les Ecossais entre les règnes d'Élisabeth et de Guillaume III. Et vraiment cela paraît, de nos jours, en plus d'une façon. L'agriculture est plus avancée; les habitants que nous rencontrons aux stations de Larm et Glenarm ont à peu près la quantité voulue de vêtements et des chapeaux qui n'offensent en rien les traditions du monde civilisé, et en Irlande ce sont là des symptômes d'une grande prospérité. Mais la domination cléricale est tout aussi absolue dans ces pays protestants du nord que dans l'ouest et le sud-ouest où les prêtres catholiques l'exercent. Au moins dans ces provinces «sauvages», comme disent les fidèles de la maison de Hanovre en parlant des contrées ultramontaines, on peut à la rigueur se faire servir un verre de bière le dimanche. Tout vêtus de haillons, tout maigres et minables qu'ils sont, les paysans dansent le septième jour, rient, chantent, se battent un peu et, il faut le dire, boivent abominablement. Ici rien de tout cela. La réaction contre les tendances religieuses de la majorité fait d'Antrim, et de toute la province d'Ulster une serre chaude de protestantisme où l'orange (la couleur protestante) fleurit comme fleurissent les citronniers dans les ballades allemandes. On vous demande dans les hôtels si vous tenez pour le docteur O'Keefe d'un ton naturel, comme si on vous demandait l'heure à laquelle vous voulez dîner. Pendant la durée des offices, toute affaire, toute occupation s'arrête. C'est le palais de la Belle au Bois dormant, avec cette différence, c'est que le prince le plus charmant du monde n'oserait jamais interrompre cette léthargie pieuse.

Il n'y a que les ciceroni qui se moquent de la sainte Église presbytérienne comme de celle du prophète Brigham Young. Ils vendraient des curiosités plus ou moins apocryphes au grand Lama tout aussi bien qu'à Mg Manning. Nous quittons Ballycastle en jannteing car qui doit nous conduire au Giant's Causeway et au château de Dun-luce. Le chemin qui longe la côte est triste, désert et montueux. Les cabines éparses ne sont pas plus confortables que celle de Kerry. Les habitants sortent déguenillés, farouches, noirs, pour nous regarder. Pas un n'a l'air de travailler. Le pays ne cultive apparemment qu'un seul art,--l'art de mendier en conservant une parfaite dignité de maintien, un parfait mépris de ceux qui donnent. Le petit village de Ballintoy a poussé cet art jusqu'au sublime. Les petits Ballintois sortaient en foule, couraient après notre car en criant: «Un sou, mon beau monsieur», d'un ton de prince percevant ses droits lui-même, pour s'amuser. Leurs chiens les aidaient, lançant de formidables aboiements: et les figures maigres et haineuses qu'on voyait aux fenêtres avaient aussi des expressions de férocité canine. Les gens de la côte n'ont décidément pas subi l'influence des colons anglais. Nous passions quelques groupes de chaumières avec leurs meutes de foin, leurs monceaux de tourbe posés ensemble au bas des coteaux. Deux églises dans le lointain, dont une semblait tomber en ruines, quelques maisons campagnardes, nues, sans cadre de feuillage, s'élevant solitaires sur une plaine de gazon bruni, l'interminable série des coteaux devant, l'océan derrière. Nous voyions la côte de temps en temps; Bengor, s'élevant vers l'Est, triste et terrible; l'île Raghery devant nous, avec ses ravins et cavernes qui abritèrent Robert Bruce, chassé de ces côtes écossaises que nous apercevons comme un bleuissement vague à l'horizon. C'est la préparation qu'il faut pour le magnifique spectacle qui nous attend au Giant's Causeway.

Nous avons des visions de mélodrame quand le car s'arrête dans la cour d'une grande maison solitaire, où une foule de bandits armés de triques et de bâtons se précipite sur nous en poussant des «hurroos!» rauques et inquiétants. Nous nous rappelons la sanglante légende des White Boys, une bande de guérillas patriotes dont les exploits ont fourni la matière de bien de gros drames de Drury Lane et de l'Adelphi. Le commis voyageur de Sheffield fermait ses poings décidé à vendre cher sa vie et ses échantillons. Mais le cocher nous rassura. Les White Boys n'étaient que des guides désireux de nous montrer le Giant's Causeway et le château de Dun-luce. Nous essayons de les éviter en sortant de l'hôtel par une porte de derrière. La ruse est trop simple. Les ciceroni nous attendent là, prennent possession de nos personnes, nous conduisent par une pente très-roide à une petite baie flanquée d'énormes rochers, et nous installent dans des barques qu'ils appellent dérisoirement «bateaux de plaisir». Nous voilà en pleine mer, conduits par quatre rameurs, qui ensemble, d'une voix lugubre et monotone, indiquent ce qu'il faut admirer dans le paysage: «Il y a des centaines de baies; chacune a son nom particulier. Voilà Port Noffer; à côté c'est Port la Gauge. Cette petite caverne descend à une distance de cinq cents pieds sous sol. Plus loin c'est la grande caverne, haute de quarante pieds», et ainsi de suite. Puis on nous montre le Causeway, une série de piliers de basalte, dont quelques-uns ont une hauteur de deux cents pieds, et qui ensemble forment un précipice de six cent-trente pieds. Il y a des groupements étranges, des orgues, des cheminées gigantesques, des salières, des meules de foin, etc. Enfin, nos gardiens nous permettent de contempler la merveille du pays, le château de Dun-luce. C'est une des plus terribles forteresses de Vilking, de baron féodal, de géant fabuleux qui soient en Europe. Mme Anne Radcliffe aurait dû l'habiter; Consuelo s'y serait trouvée chez elle. L'édifice est posé sur une grande tablette de rocher, unie au continent, ou plutôt séparée par un pont naturel d'une étroitesse qui fait frissonner. Le château penche sur la mer, cette mer du Nord, noire, froide, sans sourires et sans chansons. La maçonnerie continue le précipice. Elle est si parfaitement perpendiculaire qu'on ne peut deviner comment ces tours, ces murs larges de quatre mètres, ont été bâtis. Combien de serfs, ouvriers et maçons sont tombés de la masure dans cette mer écumante avant que la dernière meurtrière ne fût achevée! La vue du côté de la terre est assez sombre aujourd'hui, quand les chemins sont bons et les mendiants nombreux, et parfaitement prosaïques. Qu'est-ce que cela a dû être quand pour la première fois les barons de l'Ulster s'établirent dans leur place forte, quand Edouard Bruce se fit roi d'Irlande, et que le clan des O'Neil guerroyait contre l'Anglais et l'Espagnol! On dit que l'Armada fit feu sur le Giant's Causeway, le prenant pour les cheminées de Dun-luce. On se tromperait facilement de la même façon de nos jours. Et on n'y perdrait rien. La grande digue d'Antrim ne doit pas être plus imprenable que le château des Vilking, à Dun-luce.

S. J.