Les raisons du préfet Lehoux sont la raison même. Les lectrices averties auxquelles s'adresse M. Marcel Prévost en ont déjà convenu, et si, dans ce drame multiple en son unité, la vérité fut pénible et brutale à dire, si, parfois, le fer rouge a brûlé pour guérir, on n'aura pas l'inélégance d'en tenir rancune au maître et franc écrivain. Une chose certaine, c'est qu'après avoir lu ce livre, une mère sentira son coeur battre un peu plus fort au seuil de ces agences de placement dont la porte s'ouvre sur l'inconnu. Elle aura, à cette minute, une conscience plus précise de son devoir, un instinct plus impérieux de ses responsabilités, et, appelée à faire un choix si grave, si grave, elle exigera toutes les garanties possibles, et d'autres encore. Elle choisira mieux, elle choisira juste,--comme une mère doit choisir.
Albéric Cahuet.
l'oeuvre française a panama
Panama, la création, la destruction, la résurrection, par Philippe Bunau-Varilla: ainsi ce nom sonore, Panama, longtemps noté d'infamie, que les partis, depuis des ans, se jetaient à la face comme une injure, s'inscrit fièrement, cette fois, en tête d'un volume tout neuf (2), oeuvre de justification, de réparation, de glorification.
Note 2. Panama, la création, la destruction, la résurrection. Ed. Plon, 10 fr.
A la première page de l'exemplaire qu'a reçu le directeur de L'Illustration, on lit les lignes tracées d'une écriture résolue, mais calme et claire: «Je vous envoie la tragique histoire dont notre génération a été le témoin attristé et trompé, mais où les générations futures puiseront des éléments nouveaux de foi dans la grandeur, a sûreté et la fécondité du génie français.» L'homme qui montre ce beau courage civique de se dresser ainsi devant l'opinion et de proclamer bien haut l'ardente conviction qui l'a soutenu dans une lutte de plus de vingt années contre l'erreur, la calomnie, la lâcheté, le mensonge--ce sont des mots qui reviendront bien des fois sous sa plume véhémente, au cours de cet énorme et très captivant livre--cet homme-là était, à vingt-six ans, ingénieur en chef en titre du Canal de Panama. De fait, il en fut, pendant plusieurs mois, le directeur général, quand M. Dingler dut quitter l'isthme, abandonner, à bout de forces, l'entreprise qui lui avait coûté la perte de ses affections les plus chères, sa femme, ses enfants... Il devenait ainsi le chef supérieur d'une armée de quinze mille combattants, employés et ouvriers, acharnée à livrer à la nature la plus audacieuse bataille peut-être que les humains aient jamais risquée. Que d'esprits, même vigoureux, eussent succombé, à cet âge, sous un pareil faix! Celui-ci sortit de l'épreuve trempé, mûr pour toutes les luttes, animé surtout d'une inébranlable foi dans la grandeur de l'oeuvre à laquelle il était associé: il allait désormais y dévouer toutes ses forces avec le zèle fervent d'un confesseur ou d'un apôtre.
Il n'est que d'approcher, si peu que ce soit, M. Philippe Bunau-Varilla, pour être conquis par l'ingéniosité de cette intelligence lucide, ailée, la hardiesse, l'audace de ses conceptions, qu'on serait volontiers tenté de prendre pour des rêves, si la clarté, la précision avec laquelle il les expose, les arguments dont il les étaie, ne leur redonnaient tout aussitôt leur caractère des belles et loyales possibilités,--si sa parole persuasive n'emportait bien vite la conviction qu'elles sont réalisables presque aisément, élégamment. Il entraîne; il subjugue. Il force l'estime,--voire l'admiration, et son courageux volume est bien pour renforcer, en ceux qui le connaissent, ce sentiment. Sans doute, l'auteur a trop de sagesse, d'expérience, pour se leurrer de l'illusion qu'il va convaincre et rallier l'universalité de l'opinion, et, d'un coup, annihiler l'erreur sombre qu'il combat d'une si vigoureuse ardeur. La bataille est encore trop récente; les calamités qu'elle a entraînées sont encore trop fraîches dans les mémoires. Le temps seul amènera la paix. Mais déjà ce travail doit rallier les hommes de bonne foi.
On a exposé ici naguère, à propos d'un précédent livre du même auteur, le plan à la fois simple et grandiose, et si lumineusement logique, de M. Philippe Bunau-Varilla pour le percement de l'isthme: l'ouverture d'un détroit, d'un bras de mer sans écluses ni travaux d'art fragiles, réunissant les deux océans. Il redit encore sa confiance dans ce projet, l'absolue certitude où il est qu'on peut sûrement, une fois le canal actuel achevé, le perfectionner jusqu'à en faire ce détroit idéal,--et ce, grâce à un procédé de traction des roches noyées dont il est l'inventeur. Jamais sa dialectique n'a été plus entraînante. Et il a réussi à faire partager sa conviction au Sénat américain lui-même, si prévenu, pourtant.
Le récit de la lutte soutenue par M. Bunau-Varilla, pour arriver d'abord à l'achèvement de la conception admirable du génie français, puis, plus tard, au résultat que je viens de dire, est une merveilleuse leçon d'énergie et de volonté. Mais le point culminant de l'ouvrage--et l'on s'y attend bien, et l'on court vite à ce chapitre, et on le dévore avec le même plaisir qu'un joli roman d'aventures--c'est l'exposé, pour la première fois livré à nos curiosités, de la fondation de la République de Panama, qui fut l'oeuvre personnelle de M. Philippe Bunau-Varilla, et une oeuvre où il y avait, selon le mot de Figaro, à dépenser «plus de génie qu'il n'en fallut pour gouverner pendant cent ans toutes les Espagnes». Gustave Babin.
Voir dans La Petite Illustration le compte rendu des autres livres nouveaux.