... Le banquet tirait à sa fin; le petit vin clairet produisait son effet. Tous parlaient à la fois; les plus gais criaient: Silence! Silence! et improvisaient des couplets en l’honneur des mariés. Le notaire était dans son élément. Il prétendait que le père Sento venait de le pincer sous la table, prenant ses jambes pour celles de Marieta; il parlait de la prochaine nuit, de manière à faire rougir les jeunes filles et sourire les mères; le curé en gaieté, les yeux humides et brillants, s’efforçait de rester grave en disant d’un air bon enfant:
—Voyons? don Julian! de la tenue! Rappelez-vous que je suis ici!
Certains sous l’influence du vin revenaient à leur brutalité première; ils criaient, gesticulaient debout, faisant rouler verres et bouteilles; ils accompagnaient de leurs chants la musette de Dimoni aux sons de laquelle quelques couples dansaient dans la cour. A la fin, ils se divisèrent instinctivement en deux bandes, et d’un bout à l’autre de la table, ils se mirent à se lancer des dragées, à pleines poignées, de toute la force de leurs bras. Sento riait de tout son cœur. Le curé prit la fuite, avec les femmes, et alla se réfugier dans la cuisine; le notaire se cacha sous la table.
Les vitrines des buffets tombaient, brisées en mille morceaux; les champions, de plus en plus excités, ne trouvant plus de dragées, se lançaient des cuillères et des débris d’assiettes.
—Assez! en voilà assez! cria Sento.
Comme ils refusaient d’obéir, il se leva, et de haute lutte, les jeta dehors. Alors les femmes revinrent en compagnie du curé tout tremblant. Sainte Vierge! Voilà qui passait les bornes! C’était un jeu de brutes. Elles se mirent à soigner les blessés, qui essuyaient leur sang, tout en assurant qu’ils s’étaient bien amusés.
Blessés et infirmières retournèrent s’asseoir à la table saccagée, où le vin répandu et les restes du repas faisaient des taches répugnantes; mais bientôt quelques respectables matrones se levèrent précipitamment, en disant que quelque chose marchait sous la table et leur pinçait les mollets. C’étaient les gamins qui, n’étant pas encore rassasiés, cherchaient à quatre pattes les résidus de la bataille: Racaille endiablée! Hors d’ici! hors d’ici!
IV
A dix heures du soir, il ne restait que peu de monde dans la maison des mariés.
Dès la tombée de la nuit, les charrettes et les montures harnachées avaient commencé à sortir de l’écurie. La majeure partie des convives retournaient à leurs villages, en chantant à tue-tête. Les gens de Benimuslin se retiraient aussi, et dans les rues obscures, plus d’une femme emmenait avec peine son mari titubant, qui était incapable de s’enivrer les jours ordinaires, mais qui, les jours de fête, se mettait en gaieté comme tout le monde.