Le moment solennel était venu: les plats de riz à la mode du pays, dont le contenu bouillait, en laissant échapper une fumée bleuâtre, furent posés sur la table.

Les invités s’empressèrent de prendre place. Quel splendide coup d’œil! Le curé stupéfait s’écriait: C’est mieux qu’un festin de Balthazar! Et le notaire, pour ne pas être en reste, parlait des noces d’un certain Camacho, dont il avait lu la description dans un livre dont il avait oublié le titre.

Le menu fretin festoyait dans la cour. Dimoni s’y trouvait, et à chaque instant, il envoyait son acolyte à l’endroit où étaient les outres, pour faire remplir son pichet.

Tout le monde s’y était mis consciencieusement. Les dentures, fortifiées par le repas quotidien de salaison, se choquaient allègrement, et les yeux fixaient avec tendresse les grands plats, dans lesquels les morceaux de poulet étaient presque aussi nombreux que les grains de riz, gonflés d’un bouillon substantiel.

Le mouchoir accroché sur sa poitrine, en guise de serviette, il y avait là un gros moine, qui engloutissait les aliments comme un ogre, pendant que les femmes faisaient des manières, portant à leur bouche l’extrémité de la cuiller, avec deux grains de riz, selon la coutume des campagnardes qui trouvent peu décent de s’empiffrer en public.

C’était un banquet de bonne compagnie: on n’y mangeait pas à même le plat; chacun avait son assiette et son verre, ce qui embarrassait nombre d’invités, habitués à lancer un croûton sur le riz, pour signifier que le moment était venu de passer le pichet de main en main.

A peine Marieta touchait-elle les mets du bout des lèvres: elle était pensive et un peu pâle, tournant parfois les yeux avec anxiété du côté de la porte, comme si elle craignait de voir apparaître le Déguenillé.

Ce vaurien était capable de tout. Elle croyait encore entendre les derniers mots qu’il avait prononcés lorsqu’ils s’étaient séparés pour toujours. Il lui avait dit qu’il lui donnerait un jour de ses nouvelles. Le plus étrange, c’était que la grande colère du Déguenillé lui faisait tout de même plaisir, car au fond, elle avait un faible pour ce misérable, avec qui elle avait grandi.

Déjà les plats étaient vides, et l’on servait les spécialités culinaires de Pascuala: poulets rôtis et farcis, filets de porc aux tomates... on tira de la chambre à coucher les vol-au-vent, les gâteaux et les tartes; on vida une bonne bouteille de derrière les fagots. Marieta, une assiette à la main, se mit alors à faire le tour de la table: «Pour la mariée!» disait-elle, d’une voix douce. C’était plaisir de voir les belles pièces reluisantes, tomber sur l’assiette. Tout le monde donna, jusqu’au notaire qui lâcha cinq douros, en se disant qu’il se rattraperait sur les honoraires. Le curé, d’un air maussade, tira deux pesetas: c’était peu! mais l’Eglise était si pauvre en Espagne!

Enfin Marieta ouvrit l’immense poche cousue à sa jupe, où elle vida l’assiette; les pièces y tombèrent en tintant gaiement...