—A l’hôpital!
Le cocher se fit répéter deux fois l’adresse, et comme on lui recommandait de ne pas se presser, il laissa rouler paresseusement sa voiture par les rues de la ville.
Il crut entendre à l’intérieur des cris étouffés; on eût dit les petits rires de gens qui se chatouillent: sa chienne de destinée lui avait amené là de beaux clients! des pochards qui, après une nuit blanche, allaient, dans l’attendrissement de l’ivresse, visiter quelque copain malade. En quel état ils lui mettraient ses banquettes!
La carriole continuait à rouler avec lenteur: les vaches laitières[H] flairaient ses roues; les chèvres effrayées se détournaient en faisant sonner leurs clochettes, et en balançant leurs lourdes mamelles; les commères, appuyées sur leurs balais, regardaient avec curiosité les persiennes hermétiquement closes de la voiture. Un sergent de ville sourit avec malice, en la montrant à des voisins: «C’était bien tôt, semblaient-ils se dire, pour faire l’amour en cachette.»
Arrivé dans la cour de l’hôpital, le cocher sauta de son siège, et, tout en caressant son cheval, il attendit que ce couple d’ivrognes prît la peine de descendre. Comme rien ne bougeait, il ouvrit la portière et recula soudain en criant au secours.
Partout du sang... Un homme était couché dans le fond de la voiture; l’autre, allongé sur la banquette, le couteau à la main, le visage livide.
Les gens de l’hôpital accoururent et, en se tachant de sang jusqu’au coude, vidèrent cette tartane qui avait l’air d’une charrette de l’abattoir, pleine de chair morte, tailladée, déchiquetée.
LA BARQUE ABANDONNÉE
La plage de Torresalinas, avec ses nombreuses barques à sec, était le rendez-vous de tous les pêcheurs. Les gamins, à plat ventre, jouaient aux cartes à l’ombre des embarcations; les vieux, la pipe de terre cuite aux dents, parlaient de la pêche et des magnifiques expéditions qu’on faisait jadis à Gibraltar et sur la côte africaine, avant que le diable eût l’idée d’inventer la Régie des Tabacs.
Les batelets légers, aux flancs bleus et blancs, au mât gracieusement incliné, formaient une file avancée au bord de la plage, où les eaux, déferlant en lames minces, donnaient au sol l’éclat du verre. Par derrière, reposaient sur le sable les panses goudronnées des barques noires qui attendaient l’hiver pour prendre le large deux à deux et balayer la mer en traînant leurs filets. En dernière ligne, étaient rangés les lauds, de gros bateaux au radoub, les ancêtres, près desquels s’agitaient les calfats, barbouillant leurs carènes de goudron chaud, pour les mettre en état de reprendre leurs courses pénibles et monotones, sur la Méditerranée, parfois vers les Baléares, avec du sel, d’autres fois vers la côte d’Alger, avec les fruits de la huerta, souvent avec des melons et des patates pour les soldats aux uniformes rouges qui gardent Gibraltar.