Au cours de l’année, la plage changeait d’aspect. Les lauds réparés, prenaient la mer; on armait, on lançait les bateaux de pêche. Seule restait une barque démâtée et engravée triste, solitaire, sans autre compagnie que celle du douanier, assis à son ombre.
Le soleil avait fondu la peinture; la sécheresse faisait craquer la coque fendillée; le sable, charrié par le vent, avait envahi le pont. Mais le fin profil de la barque, ses flancs élancés, sa fière structure dénotaient l’embarcation légère et audacieuse, faite pour les courses folles, qui dédaignent les périls de la mer. Maintenant elle avait encore la beauté triste de ces vieux chevaux, qui furent des coursiers de race, et qui tombent, abandonnés et impuissants dans l’arène.
Ce bateau n’avait même pas de nom. Sur les côtés, pas d’inscription, pas de numéro! C’était un être inconnu qui se mourait, parmi ces autres barques orgueilleuses de leurs noms pompeux... Il se mourait comme d’aucuns disparaissent dans le monde, sans révéler le mystère de leur vie.
Mais l’incognito de la barque n’était qu’apparent. Tous la connaissaient à Torresalinas, et nul n’en parlait sans un sourire, un clignement d’yeux, plein de malice.
Un matin, à l’ombre de la barque abandonnée, près de la mer, qui scintillait sous le soleil, bleuâtre comme un ciel de nuit d’été, azuré et saupoudré de points lumineux, un vieux loup de mer me conta son histoire.
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—Cette felouque—dit-il, en caressant du plat de la main la carène sèche et blanchie par le sable—c’est le Socarrao, le bateau le plus hardi et le plus fameux qui ait tenu la mer d’Alicante à Carthagène. Vierge Sainte! En a-t-il gagné de l’argent, ce damné! Il a fait, pour le moins, vingt voyages d’Oran à cette côte, la panse toujours pleine de ballots.
Ce nom bizarre et étrange de Socarrao m’étonnait quelque peu: le pêcheur s’en aperçut.
—Ce sont là des surnoms, Monsieur: hommes et bateaux ont ici leur sobriquet. Ainsi moi, je m’appelle Felipe; mais si jamais vous me cherchez, demandez Castelar: c’est sous ce nom-là qu’on me connaît, parce que j’aime à causer avec les gens, et au cabaret, que je suis le seul capable de lire les journaux aux camarades... Mais revenons-en au Socarrao; son vrai nom, c’est El Resuelto[I]; mais sa promptitude à la manœuvre, ses luttes furieuses contre les coups de mer l’avaient fait surnommer le Socarrao, comme qui dirait le mauvais coucheur... Et maintenant écoutez ce qui est arrivé à ce pauvre Socarrao, il y a un peu plus d’un an, la dernière fois qu’il revint d’Oran.
Le vieux promena ses regards tout autour de lui, et convaincu que nous étions seuls, il dit avec un sourire bon enfant: