—J’étais de l’équipage, savez-vous? Personne n’ignore ça au pays; mais vous, si je vous le dis, c’est parce que nous sommes seuls, et que vous n’irez pas ensuite me faire du tort. Que diable! Avoir été sur le Socarrao! il n’y a pas là de déshonneur! Toutes ces histoires de régies et de douaniers, avec leurs canonnières, ce n’est pas Dieu qui a imaginé ça! C’est le gouvernement qui en a eu l’idée pour nous faire du tort, à nous, les pauvres gens! La contrebande est une façon honorable de gagner son pain; on expose sa peau sur la mer et sa liberté sur la terre. Un métier de braves qui sont vraiment des hommes, comme Dieu les aime!

J’ai connu le bon temps. On faisait tous les mois deux voyages et l’argent pleuvait dans le village, que c’était un plaisir! Il y en avait pour tous, même pour les uniformes, pour ces pauvres diables de douaniers qui ne savent comment nourrir leurs familles avec leurs deux pesetas par jour!

Mais le métier empira de jour en jour; le Socarrao ne faisait plus ses voyages, que de loin en loin, avec toutes sortes de précautions, car le patron savait qu’on nous avait à l’œil et qu’on voulait nous mettre le grappin dessus.

Dans la dernière tournée, nous étions huit hommes à bord. Le matin, on était parti d’Oran; vers midi, à la hauteur de Carthagène, voilà que nous apercevons à l’horizon un léger nuage noir, et bientôt un vapeur, que nous reconnaissons tous. Une bonne tempête eût mieux fait notre affaire. C’était la canonnière d’Alicante!

Nous avions un bon vent en poupe, la grande voile déployée et le foc tendu. Mais avec ces inventions des hommes, la voile n’est plus rien et le bon marin, moins que rien!

Non qu’ils nous aient rejoints, non, monsieur! Trop malin, le Socarrao, pour se faire pincer, quand il tient le vent! Le bateau nageait comme un dauphin, la coque inclinée, le pont léché par les lames; mais la canonnière faisait force vapeur et nous la voyions grandir de plus en plus, bien qu’elle ne se rapprochât guère. Ah! si ç’avait été au milieu de l’après-midi! Il aurait fait nuit close qu’ils ne nous auraient pas encore atteints, et, une fois dans l’obscurité, nous étions sauvés! Mais il restait encore beaucoup de jour, et en longeant la côte, nous étions sûrs d’être attrapés avant la brune.

Le patron au gouvernail ouvrait l’œil, en homme dont toute la fortune dépend d’une fausse manœuvre. Mais voilà qu’un petit nuage blanc part du vapeur et nous entendons un coup de canon.

Ne voyant pas de boulet, nous éclatons de rire, satisfaits et même fiers d’être avertis si bruyamment.

Autre coup de canon, mais cette fois plein de malice. Il nous sembla qu’un grand oiseau passait en sifflant sur la barque et l’antenne s’abattit, avec les cordages rompus et la voile déchirée. Nous voilà sans mât. Les agrès, dans leur chute, cassèrent la jambe à un homme de l’équipage.

J’avoue que nous tremblâmes un peu. Nous nous voyions pris, et, que diable! aller en prison, comme des voleurs, pour avoir voulu gagner le pain de notre famille, c’est chose plus terrible qu’une nuit de tempête. Mais le patron du Socarrao est un homme qui vaut son bateau.