—Mes enfants, ce n’est rien. Hissez la voile neuve. Si vous êtes vifs, ils ne nous attraperont pas.

Il ne parlait pas à des sourds, et pour de la vivacité, nous en avions à revendre. Le pauvre camarade se tordait comme un lézard, étendu à la proue, tâtant sa jambe cassée, hurlant et demandant au nom de tous les saints une gorgée d’eau; c’était bien le moment de s’apitoyer! Nous faisions mine de ne pas l’entendre, tout à notre besogne, démêlant les cordages et attachant à l’antenne la voile de rechange, qu’on hissa en dix minutes.

Le patron vira de bord. Inutile de chercher à résister en mer à cet ennemi qui allait à toute vapeur et crachait des boulets. A la côte! et advienne que pourra!

On était en face de Torresalinas. Étant tous du pays, nous comptions sur les amis. La canonnière, nous voyant cingler vers la terre ne tira plus. Elle nous tenait et, sûre de la victoire, ne forçait plus sa marche. De la plage, on ne tarda pas à nous voir, et la nouvelle circula dans tout le village. Le Socarrao arrivait, poursuivi par une canonnière!

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Il fallut voir le branle-bas! Une vraie révolution, croyez-moi, monsieur! la moitié des gens d’ici étaient de nos parents; les autres vivaient plus ou moins de notre «commerce». La plage semblait une fourmilière. Hommes, femmes, gamins nous suivaient avec des yeux inquiets et lançaient des cris de joie, en voyant notre barque faire un dernier effort et gagner de plus en plus du terrain; on avait une demi-heure d’avance.

Il y avait là jusqu’à l’alcade, pour prêter aide au besoin. Et les douaniers, braves garçons qui vivent parmi nous et sont presque de la famille, se tenaient à l’écart: ils comprenaient la situation et ne voulaient pas perdre de pauvres gens.

—A la côte, les gars! cria notre patron. A l’échouage! L’important, c’est de mettre en sûreté les ballots et les personnes. Le Socarrao saura bien sortir de ce mauvais pas.

Et presque à pleines voiles on fonça sur la plage; la proue toucha. Ah! monsieur, ce qu’on s’est donné du mal! Je crois encore rêver, quand j’y pense. Tout le village se jeta sur la barque, la prit d’assaut; les gamins se faufilaient comme des rats dans la cale.

—Vite! vite! voilà les gabelous!