Et on lançait les ballots du haut du pont! Ils tombaient dans l’eau, où les hommes, pieds nus, et les femmes, la jupe entre les jambes, les rattrapaient. On emportait les uns, par ici, les autres s’en allaient par là. En un clin d’œil, toute la cargaison disparut, comme si le sable l’eût engloutie. Une vague de tabac inondait Torresalinas et s’infiltrait dans toutes les maisons.
L’alcade intervint paternellement.
—Hé, l’ami! c’est trop, dit-il au patron. Si l’on emporte tout, les douaniers se plaindront. Laissez au moins quelques ballots pour justifier la saisie.
—Bon! Faites quelques paquets du plus mauvais tabac, de la camelote! Qu’ils se contentent de ça!
Là-dessus, il se dirigea vers le village avec tous les papiers du bord sur sa poitrine. Mais il s’arrêta encore un moment, car ce diable d’homme pensait à tout.
—Le numéro! Effacez le numéro matricule!
Le bateau! on aurait dit qu’il lui avait poussé des pattes! Déjà hors de l’eau, il se traînait sur le sable, au milieu de cette foule qui trimait et se donnait du cœur en criant joyeusement:
—Chou-blanc, chou-blanc, messieurs les douaniers!
Le camarade à la jambe cassée était porté chez lui par sa femme et par sa mère. Le pauvre diable gémissait de douleur à chaque mouvement brusque; mais il refoulait ses larmes et il riait tout de même comme les autres, voyant la cargaison qu’on sauvait et songeant au bon tour qu’on jouait au gouvernement.