Quand les derniers ballots se furent perdus dans les rues de Torresalinas, on s’attaqua à la felouque. La population enleva les voiles, les ancres, les rames; on démonta même le mât, qui fut chargé sur les épaules d’une troupe de jeunes gens et porté en procession à l’autre bout du village. Le bateau n’était plus qu’un ponton comme vous le voyez...
Entre temps, les calfats étaient là, pinceau en main! Et la peinture allait bon train! Le Socarrao changeait de figure comme un âne de gitano. En quatre coups de pinceau, on effaça le nom et sur la poupe, il ne resta plus trace du numéro matricule, maudite inscription qui établit l’identité de tout bateau.
La canonnière jeta l’ancre au moment où les dernières dépouilles de la barque disparaissaient à l’entrée du village. Moi, je ne bougeai pas, voulant tout voir; pour mieux cacher mon jeu, je donnai un coup de main à des amis qui mettaient à la mer un bateau de pêche.
La canonnière envoya un canot et je ne sais combien d’hommes sautèrent à terre, avec fusils et baïonnettes. En tête le contremaître, jurait comme un furieux, les yeux fixés sur le Socarrao et sur les douaniers qui s’en étaient emparés.
Toute la population de Torresalinas riait du bon tour et elle aurait encore ri davantage si elle avait vu, comme moi, la tête de ces gens-là, quand ils trouvèrent pour toute cargaison quelques paquets de mauvais tabac.
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—Et qu’arriva-t-il ensuite? demandai-je au vieux marin. On ne punit personne?
—Qui?... On ne pouvait punir que ce pauvre Socarrao, qui resta prisonnier. On noircit beaucoup de papier et la moitié du bourg fut appelée à déposer; mais personne ne savait rien. Quel était le numéro matricule de la barque? Personne ne l’avait vu. Les hommes de l’équipage? Des individus qui, à l’échouage, s’étaient mis à courir là-bas, dans les terres. Et personne n’en savait plus long.
—Et la cargaison?
—Elle fut vendue tout entière. Ah! vous ne savez pas ce que c’est que la pauvreté! Quand nous échouâmes chacun saisit le ballot qui était à portée et courut le cacher dans sa maison. Mais le lendemain tous les paquets étaient à la disposition du patron; il ne se perdit pas une livre de tabac. Ceux qui exposent leur vie pour gagner leur pain, et voient tous les jours la mort en face, ont moins de tentations que les autres.