Depuis lors, continua le vieux, le pauvre Socarrao est ici prisonnier. Mais il ne tardera pas à reprendre la mer avec son ancien maître. Il paraît qu’on en a fini avec la paperasserie; on le mettra aux enchères, et il restera au patron, pour ce qu’il voudra bien en donner.
—Et si quelqu’un offre davantage?
—Qui ça?... Est-on des bandits, par hasard? Tout le village connaît le vrai maître de la barque abandonnée, et personne n’a assez mauvais cœur pour vouloir lui faire tort. Ici, on est honnête. A chacun son bien! La mer qui est à Dieu, c’est notre domaine à nous, les pauvres gens, qui devons en tirer notre gagne-pain... en dépit du gouvernement!
LA CONDAMNÉE
Rafael était depuis quatorze mois dans l’étroite cellule.
Il avait pour univers ces quatre murs, blancs comme des ossements, ces tristes murs, dont il savait par cœur les crevasses et les lézardes. Son soleil, à lui, c’était la haute lucarne, dont les barreaux coupaient la tache bleue du ciel. Son cachot avait huit pieds de long, et c’est à peine s’il disposait de la moitié, à cause de cette maudite chaîne toujours grinçante, dont l’anneau s’était incrusté dans sa cheville, et presque amalgamé à sa chair...
Il était condamné à mort. Tandis qu’à Madrid on feuilletait une dernière fois le dossier de son procès, il passait là des mois enterré vivant, attendant, avec impatience, l’heure où d’un seul coup, le garrot le délivrerait de ses maux.
Ce qui l’horripilait le plus, c’était la propreté de ce sol balayé et bien nettoyé tous les jours, sans doute pour que l’humidité, filtrant par la natte de jonc, pénétrât jusqu’au fond des os, ces murs où l’on ne laissait pas une trace de poussière... On enlevait au prisonnier jusqu’à la compagnie de la saleté. Sa solitude était complète... Si des souris étaient entrées là, il aurait eu la consolation de partager avec elles sa maigre pitance, et de leur parler, comme à de bonnes camarades; s’il avait rencontré dans les coins une araignée, il se serait amusé à l’apprivoiser.
On ne voulait pas, dans ce tombeau, d’autre être vivant que lui. Un jour, un moineau parut à la grille, avec une mine de gamin espiègle. Le bohème de la lumière et de l’espace piaillait, comme pour exprimer sa surprise de voir, au-dessous de lui, ce pauvre être, jaunâtre, hâve, grelottant de froid en plein été, avec un tas de mouchoirs noués aux tempes et une guenille de manteau enroulée autour des reins. Cette tête anguleuse, pâle, d’une blancheur de papier mâché, dut l’effrayer, et il s’envola, en secouant ses plumes, comme pour fuir le relent de tombeau et de laine pourrie, qui s’exhalait par la grille.
Le seul bruit qui rappelât la vie, c’était celui que faisaient les autres prisonniers à l’heure de promenade dans la cour. Ceux-là, au moins, voyaient le ciel libre au-dessus de leurs têtes. Ils ne respiraient pas l’air à travers une meurtrière; ils avaient les jambes libres, et ils pouvaient causer à leur guise. Jusque dans la prison le malheur avait ses degrés. L’éternel mécontentement des hommes était deviné par Rafael. Il enviait ceux qui circulaient dans la cour, considérant leur situation comme une des plus désirables; et ceux-là enviaient les gens du dehors, qui jouissaient de la liberté; et les passants peut-être étaient eux aussi mécontents de leur sort, et ambitionnaient, qui sait quoi?... Alors que la liberté est si bonne!... Ils méritaient d’être prisonniers.